Qui suis-je, et pourquoi ce blog ?

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dimanche 15 septembre 2024

Les palmipèdes peuvent-ils voyager dans le temps ?


Pendant l’eucharistie, que nous célébrions en plein air, deux groupes d’oies sauvages nous firent la joie de leur survol, l’un au moment de la présentation des offrandes, l’autre de l’anamnèse. Comme le nombre d’oiseaux semblait identique dans les deux cas, Bri-Bri, qui avait trouvé le temps de les compter pendant le recueillement, me demanda avec anxiété si les minutes s’écoulaient toujours normalement, de peur que la célébration, prise dans une boucle temporelle, n’en finît jamais.

La messe dite, je la rassurai avec le fameux paradoxe du grand-père, qui nous interdit a priori le voyage dans le temps : si je vois mon ancêtre débarquer du passé, bien avant qu’il ait rencontré ma grand-mère, et que je le tue par mégarde, comment puis-je continuer à exister ? Ou bien, formulé différemment : si je remonte le temps de quelques heures ou même quelques minutes, comment est-ce que je coexiste avec une autre version de moi-même ? Sans même aborder le moyen de voyager à travers le temps (je ne sais déjà pas construire un poulailler, alors une telle machine…), il semble bien qu’une embardée de ce genre soit rendue impossible aux hommes par ses inextricables conséquences.

« Mais, demanda Palou qui connaissait ma passion, est-ce que c’est vrai aussi pour les palmipèdes ? »

Bonne question ! Prenons l'exemple d’une cane en train de chercher un endroit abrité pour construire son nid. Elle vole par-dessus des étangs, des forêts et des marécages à la recherche du site idéal, quand soudain, couac ! elle tombe dans une faille de l’espace-temps ! La voilà projetée deux ou trois jours en arrière. Comment réagit-elle, en supposant qu’elle s’en tire à peu près indemne ? Eh bien, rien d’autre que de se remettre à parcourir les lacs et les forêts pour savoir où poser ses œufs. En effet, les oiseaux n’ont pas la notion du temps et ils sont bien incapables de distinguer aujourd’hui d’avant-hier. Et si jamais, reprenant ses démarches, elle se croise elle-même, dans une version antérieure ? Rien d’extraordinaire : elle la prendra au mieux pour une congénère, au pire pour une concurrente sur le marché du logement. Les oiseaux n’ont pas, non plus, conscience de leur identité.

« Oui mais non, fit Gloria, si, là, deux versions du même oiseau, elles existent en même temps, il y a comme un problème, non ? »

Cela, c’est un humain qui le dit ! C’est-à-dire, un observateur averti du phénomène. Si je possède un canard dans mon jardin, et que d’un coup je le vois double, je peux effectivement me dire qu’il y a un souci. Mais dans la nature, peut-être bien que certains animaux sauvages sautent parfois un jour ou deux en avant ou en arrière, discrètement, et alors ? Si personne ne le remarque, personne ne s’en inquiète. D’ailleurs, cela pourrait expliquer pourquoi les sangliers qui dévastent fréquemment nos cultures sont si peu débusqués lors de la battue organisée les jours suivants, comme s’ils avaient soudain disparu : ils seraient retournés dans le passé se goinfrer à nouveau !

« Nan mais, se révolta Taco, au niveau de la matière, si on met deux fois le même canard côte à côte, là, et qu’on les force à se toucher, ça va faire un grand boum, non ? Une grosse explosion cosmique ! Parce que, les atomes, ils peuvent pas être à deux endroits pareils, j’ai vu ça en physique ! »

Imaginons donc, pour l’expérience, qu’on coupe la tête à nos deux palmipèdes divergents et qu’on la dissèque, chacune de son côté (c’est une expérience de l’esprit, évidemment, je n’irais jamais faire du mal à un oiseau, sauf pour le manger). De quoi est composé un crâne aviaire, au niveau élémentaire ? De calcium, pour l’os, plus quelques composants biologiques. Isolons le calcium uniquement, par quelque moyen chimique, pour simplifier, et réduisons-le en poudre dans deux récipients séparés, l’un pour la version future, l’autre pour le passé. Mélangeons maintenant les deux : aux abris ! Non, il ne se passe rien, pour une raison très simple : les atomes n’ont pas la mémoire du temps. En effet, quelles sont les quatre forces principales qui régissent la physique des particules ?

« La gravité, commença Gloria, la, euh… la volonté de Dieu ? La toute-puissance, tout ça ! L’amour ?

_ L’interaction forte, l’interaction faible, la gravitation et l’électromagnétisme, récita Palou toujours excellent en classe. »

Dans ces quatre relations fondamentales, les particules élémentaires sont indifférenciées : si on étudie leurs équations dans des conditions particulières pour un atome donné, on peut parfaitement remplacer celui-ci par un autre de même nature et de même état, le résultat est identique. L’information comme quoi la particule vient d’un bec ou d’un os, du futur ou du passé, de ce canard ou d’un autre, n’est pas intégrée au calcul ! Et nos deux petits tas de poudre contiennent des atomes de calcium tout à fait banals, stables, identiques les uns aux autres.

« Mais, réagit Gloria, il faut bien que l’info comme quoi il y en a un qui vient du futur ou du passé, elle soit notée quelque part ! »

Cette information, si elle existe, ne peut être portée que de deux manières : soit elle est extérieure à la matière qui constitue l’oiseau, et il existe, quelque part dans l’Univers, un compteur du nombre total d’atomes que ce dernier contient, qui déclenche une alarme dès qu’il y en a un peu plus ou un peu moins.

« Ouais, interrompit Palou, moi je connais un blaze, il est vigile. Toutes les cinq minutes, il faut qu'il compte les canettes, celles de Coca, dans le frigo du magasin, sinon elles sont chourrées, c’est chiant. Alors, tous les atomes de l’Univers… »

C’est peu probable, en effet ; soit, dans ce cas, l’information est portée par les particules elles-mêmes, donc elle doit se matérialiser par quelque fonction d’onde, corpuscule ou autre. Il faut alors quantifier l’information et la considérer au même titre que la matière et l’énergie, comme un composant fondamental de l’Univers : c’est possible, mais c’est une position osée en physique moderne. Si on ne la retient pas, alors deux versions temporelles du même animal peuvent très bien coexister, il n’y a aucun obstacle parmi les lois de la physique : c’est comme s’il était cloné.

« Donc, compléta Palou, puisque ça coince ni quand on descend au niveau des atomes, ni quand on réfléchit avec le canard lui-même, il peut voyager dans le temps, alors ? OK. Mais les humains peuvent pas, eux ? Seulement les canards ? »

Nous possédons, en effet, (un peu) plus d’intelligence que les canards, et c’est pour nous une situation embêtante si un autre nous-même vient subitement nous dire bonjour. Toutefois, pour étendre le raisonnement précédent, à partir du moment où on considère cet autre nous-même comme un gros paquet de particules, atomes, molécules, assemblés en une forme similaire à la nôtre, il n’y a plus d’autre divergence que celle de la mémoire de cet individu qui porte un futur, ou un passé, variable. Et c’est là qu’on comprend ce qu’est vraiment le voyage dans le temps : une rupture de la chaîne des causes et des effets qui nous porte depuis le Big Bang (ou la Genèse, c’est selon) à travers la création de la Terre, des formes de vie, de la longue lignée de nos ancêtres qui aboutit aux observateurs d’oiseaux que nous sommes, chacun avec son identité propre. Celui qui remonte le temps n’est plus lié par cette grande chaîne des origines : il s’en est arraché à l’instant du retour en arrière. Le temps, l’information et le principe de causalité sont intimement liés ; ils sont peut-être même identiques.

Bri-Bri avait abandonné depuis longtemps mon brillant exposé pour mettre les saucisses à cuire, car après la messe il faisait faim.

Père Canard

vendredi 30 août 2024

Le scoutisme est-il discriminatoire ?

 

L’histoire du Vilain petit canard nous enseigne que l'apparence première est souvent trompeuse, et s’il faut en croire La Fontaine, un grand bienfait peut venir de qui n’est pas de son espèce, et d’où l’on attendrait pourtant peu. Les poules, à cet égard, couvent volontiers tant pour les paons que les cygnes, tant pour les dindes que les oies, et tout autant pour d’autres résidents de la basse-cour. Pour peu qu’on leur place les œufs avec justesse, elles s’y dévouent et leur tendresse maternelle s’étend bien après l’éclosion, alors que leurs poussins d'adoption les dépassent parfois en envergure, et que tant ramage que plumage diffèrent ; elles ne les renient pas pour autant. Quant aux coucous, ils ont érigé la mixité en art de vivre, et c’est sans vergogne qu’ils profitent de l’altruisme de leurs hôtes : que les oiseaux se lancent un jour en politique, et voilà un parfait pont d’envol pour un parti fort droitier !

Les chefs et les cheftaines qui ont déjà été confrontés à l’accueil d’un enfant porteur de handicap dans leur unité se sont certainement demandé jusqu’où doit porter leur engagement bénévole. Il existe, dans les mouvements, des branches dédiées à la pratique du scoutisme adaptée à ces personnes, et c’est une très bonne chose ; mais ici, j'évoque le cas concret d’une demande de la part de la famille de l'enfant, de l’inscrire dans une troupe ordinaire. J’y ai été personnellement confronté au moins trois fois, et ce n’est pas une réponse facile à donner. J’ai pu constater que l’intégration réussie d’une personne déficiente ou différente procure de grandes joies réciproques, mais seulement dans le cas de pathologies plus légères : dépression, autisme, une jeune fille qui revenait toute plâtrée d’un accident de voiture, etc. Les autres scouts sont alors très solidaires pendant le camp et aident au mieux la personne concernée, qui retrouve confiance : l’enrichissement est mutuel. En revanche, pour accueillir un handicap plus sévère (personne en fauteuil, retard mental...), j’ai toujours dit non, car je ne m’en sentais pas capable.

Un non, ce n'est jamais sans remords. Les chefs se mettent-ils en défaut, d’un point de vue au moins moral, si ce n’est légal, s’ils refusent, car ils estiment que malgré toute leur bonne volonté, ils ne sont pas prêts à gérer la difficulté au quotidien ? Ou bien doivent-il tordre le cou à la méthode scoute en lissant les activités, au risque de consacrer moins d’attention au reste de la troupe ? C’est en effet cette méthode, inventée par Baden-Powell, qui caractérise la pratique du scoutisme. Les différents mouvements la déclinent chacun dans une perspective qui leur est propre, mais les huit piliers de base restent les mêmes. Or, si une famille, pour permettre l’insertion de son enfant malgré sa différence, nous demande de renoncer à certains de ces fondamentaux, jusqu’à quel point la maîtrise peut-elle faire des concessions sans se renier ?

Ces couacs à l’inclusion ne sont pas limités au handicap. Le milieu social, par exemple, joue beaucoup sur l’attractivité : une certaine fois, alors responsable d’une petite troupe composée d’enfants d’agriculteurs, la plupart nouveaux dans le scoutisme, je les ai vus tomber de haut lors d’un rassemblement régional où quasiment tous les autres venaient d’un milieu catho-bourgeois de centre-ville. Je leur ai rappelé que nous portions tous la même chemise ; mais certains des autres groupes, pas tous, me semblaient assez fermés et contents de leur entre-soi.

Pour les chrétiens, la question s’inverse, car plutôt que d’exclure, il s’agit de rendre le scoutisme universel. C’est le sens même du mot catholique : offrir l’Evangile à tous, sans exception, est un devoir spirituel et le scoutisme est un moyen de prosélytisme parmi d’autres. Il faut donc accueillir le plus grand nombre possible d’enfants, quelle que soit leur condition : leur conversion ultérieure est, sans que ce soit l’objectif publiquement affiché, la pleine manifestation de l’Esprit Saint. (Cela dit, d’autres mouvements qui se réclament du scoutisme traditionnel n’acceptent que les baptisés et les catéchumènes, pour différentes raisons.)

Ces considérations posées, voici les autres conditions que je mets à l’inscription, lorsqu’un nouveau se présente en début ou en cours d’année.

Premièrement, il faut qu’il y ait de la place dans la tranche d’âge dont je m’occupe (de quatorze à dix-sept ans). On ne peut accueillir qu’un certain nombre d’enfants par unité, et d’ailleurs ces quotas sont définis par la loi ; hélas, les chefs manquent !

Deuxièmement, le postulant doit avoir envie de faire du scoutisme, c’est-à-dire en gros, porter une chemise, un foulard, et camper sous une tente (et quelques autres choses à côté). Il n’a pas besoin d’avoir déjà été scout auparavant, car il faut bien commencer un jour. En pratique, les nouveaux sont souvent amenés par les copains, sans complètement anticiper ce en quoi le scoutisme consiste : ce n’est pas grave. Mais qu’ils croient jouer au foot ou chanter dans un chœur, témoigne d’un malentendu ! De même, un enfant qui détesterait vivre en extérieur ne restera pas longtemps dans la troupe : la nature est le seul vrai critère discriminant, à mon sens.

Troisièmement, il doit avoir une bonne condition physique. Sans reparler du handicap, un camp est déjà exigeant par l’effort et le rythme. J’ai vu des scouts repartir avant son terme, juste épuisés, sans être particulièrement malades ni infirmes : ils manquaient simplement de souffle. De tels départs prématurés sont toujours un déchirement ; les premiers weekends campés permettent de se rendre compte de ses limites.

Quatrièmement, il doit s’abstenir de contester la foi des chrétiens. On ne lui impose pas de lui-même croire en Jésus-Christ, mais on l'attend aux offices avec l’ensemble de la troupe.

Cinquièmement, il doit être disponible pour les rencontres : trop d’enfants sont malheureusement débordés par leurs très nombreuses activités, les devoirs et les obligations familiales, et c’est là pour moi une forme de maltraitance avérée. Il faut leur laisser du temps libre pour l’ennui, la flânerie, le jeu et l’inattendu. C’est pourquoi j’essaye toujours de faire déborder le scoutisme des horaires de réunion planifiés, pour qu'il devienne une pleine dimension de leur vie ; cela dit, on leur demande quand même de l’assiduité pendant l’année.

Enfin, la famille doit régler la cotisation, ce qui est une obligation administrative et marque aussi un engagement dans le groupe. Il existe des mécanismes de solidarité qui jouent en cas de difficultés financières ; malgré tout, comme dit plus haut, le milieu social reste souvent un obstacle au moins inconscient à l’intégration, que l’enfant doit surmonter par son tempérament. La frontière entre la charité et la pitié est bien maigre pour un adolescent.

A l’inverse, je ne retiens pas les critères suivants : l'origine de l’enfant, sa maîtrise du français, ses compétences ornithologiques, son casier judiciaire, ses opinions politiques, ses habitudes alimentaires, ni bien d’autres que j’oublie car je n’y fais pas attention.

Pour conclure, il y a loin du nid à l’œuf, et de l’œuf à la couvée. Les motifs de renoncement sont nombreux, et parmi tous les nouveaux que j’ai eu la joie d’accueillir pour au moins une rencontre, je n'en ai vu rester qu’une partie : deux sur trois, à peu près. Ceux qui ont simplement pris des renseignements sans donner suite, ou que j’ai refusés d’entrée pour les raisons citées au-dessus, je ne les compte pas. Certainement, j'ai échoué parfois dans l’accueil, ou j’aurais dû faire mieux, mais mon sentiment demeure que le scoutisme ne convient pas à tous les enfants, même si on doit le proposer largement : il est sélectif, non d’un point de vue social, mais de par son exigence d’aptitudes personnelles et d’une certaine force d’âme.

Père Canard

jeudi 22 août 2024

Réflexions sur l’autorité

 

Un certain prêtre intégriste, que j’ai eu le malheur de connaître (fort heureusement, tous les prêtres ne sont pas comme lui), m’interpella indirectement, il y a quelques années, sur la notion d’autorité, à l’occasion que voici. Nous étions à table, avec quelques amis, des moines et des diacres, un soir de fête paroissiale ; nous étions en train de parler de canards, je ne sais pourquoi la conversation avait pris cette tournure. J’interprétais à un étudiant assis face à moi, de la façon canonique, la raison de la formation en V des vols d’oiseaux migrateurs : à savoir, que c’est une question d’aérodynamisme, les oiseaux sur les branches latérales bénéficiant de l’appel d’air créé par leurs prédécesseurs. C’est pourquoi le canard ou l’oie de tête, qui a le rôle le plus exigeant en termes d’efforts physiques, échange sa place avec un congénère au bout d’un certain temps, pour se fatiguer un peu moins à battre des ailes.

Ce prêtre qui m’avait écouté avec attention leva la main en signe d’imprécation. Pauvre crédule que j’étais ! Il ne faut pas se gaver de tout ce que les médias racontent, me sermonna-t-il gentiment. Voici la vérité, selon lui : il est bien connu que lorsqu’un objet immobile émet un son, celui-ci se diffuse autour de sa source de façon uniforme, à la manière d’une sphère. Je ne pouvais le nier. Or, si le même objet est en mouvement dans l’air, le gradient de diffusion prend alors la forme d’un cône, orienté vers la direction où avance la source. C’était probablement vrai. Eh bien, conclut-il, les angelots du ciel, qui jouent sans arrêt de la cithare et de la lyre pour louer Dieu, nous sont bien invisibles et inaudibles, à nous qui sommes masqués par les ténèbres du péché, mais pas aux oiseaux sauvages ! Eux, plus proches du Ciel que nous, se regroupent autour du chérubin selon les lignes de diffusion du son, pour écouter au mieux le divin concert.

Puiseurs rangs de la tablée s’enthousiasmèrent aussitôt devant cette hypothèse alternative et audacieuse ; seule une étudiante, assise à côté du prêtre, osa lui demander pourquoi dans ce cas, les pigeons ne font pas de même. Il ne lui répondit rien. (Il m’expliqua plus tard que de toute façon il ne parlait pas aux femmes en-dehors du confessionnal ou du couvent, mais le point que je voulais aborder n’est pas là.) A l’évidence, son propos semblait davantage crédible à une partie de l’assistance que le mien, or je voyais bien que ce n’en était pas le contenu qui emportait l’adhésion, mais l’orateur lui-même : quelle était donc la source de son apparente autorité ? Plus tard, en tant que chef scout, j’ai aussi été confronté à cette question qui m’interpelle directement, car du point de vue éducatif j’ai besoin de l’exercer sur ceux que j’encadre. D’où vient cet étrange pouvoir qui nous fait donner ou recevoir des consignes, et que l’époque pleurniche à voir disparaître ? J’y ai longtemps réfléchi tout en contemplant les oiseaux, et je distingue maintenant au moins quatre formes de cette qualité.

Si l’Eglise n’avait ordonné cet homme-là, sans doute serait-il gourou de quelque secte. Il existe en effet, très rarement, à mon sens, une forme d’autorité innée chez certaines personnes, qui tient à ce qu’on appelle le charisme. Elle n’est pas rationnelle, elle est aussi totalement inégalitaire, car innée. Les masses suivent instinctivement les leaders-nés, même vers l’absurde, car toute prudence s’efface devant ce pouvoir per personae. Ceux qui en disposent rayonnent tellement sur leur entourage, qu’ils peuvent en faire trembler la trame même de la vérité, et je me range dans le camp de ceux qui considèrent que l’Histoire est principalement le fait de ces quelques individus. L’exemple que je cite souvent à mes scouts est bien sûr Jeanne d’Arc, qui changea le destin de la France rien qu’en suscitant un enthousiasme fanatique à sa suite. Ce don est tout aussi indispensable pour se lancer en politique, mais pour ma part, ce ne sont pas mes discours enchanteurs sur les oiseaux qui motivent beaucoup les troupes, et je dois trouver autre chose. J’ai dû voir deux ou trois cheftaines et chefs, au cours de ma carrière, qui pouvaient enflammer leur groupe rien que par leur simple présence : comme je l’ai dit, les cas sont rares.

L’autorité de facto, c’est-à-dire de par la fonction, est la suivante à laquelle je pense. Elle est de l’ordre du privilège : tordons-lui le cou tout de suite, car on l’a plumée à la Révolution et on n’en finit pas de la tourner en confit depuis. Un noble surclassait autrefois ses obligés grâce à sa naissance, comme je dispose d’une nomination de la part de mon mouvement en tant que chef scout, ou comme un professeur qui apparaît pour la première fois devant sa classe a reçu son pouvoir du directeur d’établissement qui l’a nommé : c’est du vent. On ne tient pas un groupe d’adolescents plus de quelques minutes avec ce seul argument. C’est la forme d’autorité que je trouve la plus faible, car elle ne fonctionne que par l’ignorance et la superstition vis-à-vis de qui ou quoi la confère ; or de nos jours, l’information circule toujours plus vite, et il y a de moins en moins de naïfs et d’ahuris pour y croire (pardon pour les paroissiens qui approuvèrent benoîtement l’homme en soutane). On aura beau conférer à un canard toute l’autorité que l’on veut, lui faire porter une chemise, un foulard et le nommer chef, s’il n’y a rien d’autre, les scouts s’apercevront vite que c’est un canard. Cette forme-là tient de l’incantatoire : à mon sens, elle finira bientôt par disparaître, et c’est tant mieux.

Après avoir plombé les deux précédentes, de peu d’utilité en ce qui me concerne, vient le rapport de force, c’est-à-dire l’autorité par la coercition. Ici, on n’est de nouveau pas dans le rationnel ni l’argumentaire, mais dans la punition, la fessée, la corruption, les coups et les menaces. C’est la loi du plus fort : il est interdit de frapper les enfants, mais un chef scout peut les renvoyer dans leur tente, leur donner des services supplémentaires, les sortir en pleine nuit à grands coups de sifflet, ou dans les cas les plus graves, les expulser du camp. L’emploi de la force peut être légitime, c’est sûr ; mais il instaure un esprit de confrontation qui me paraît peu propice à un camp d’été serein. Si les chefs se rétractent uniquement derrière leur pouvoir disciplinaire, les scouts vont en chercher toutes les failles et les limites pour les tenter, car toute forme d’oppression est par nature propice à la révolte : on n’est plus dans la construction commune, mais dans la méfiance et les chicaneries. Je n’aime pas m’en servir dans le cadre du scoutisme, car je trouve que le climat qui en résulte n’est pas sain. Quant à notre abbé, je n’ose imaginer ce qu’il utilise auprès de ses ouailles si le reste a échoué : ce serait irrespectueux.

Enfin j’en arrive à la forme d’autorité qui m’est la plus utile, et que j’appellerais de contrat social. Ici, la personne qui y est soumise trouve un intérêt dans le rapport avec celle qui l’exerce, et donc l’accepte de bon gré : c’est le cas du professeur qui rend un cours vraiment enrichissant, ou du curé qui sait édifier avec patience l’âme des fidèles dans l’esprit des Béatitudes (il y en a !). C’est un échange profitable aux deux, doublé d’une relation de confiance. En même temps, elle est la plus difficile à construire, et la plus lente aussi, car il faut prouver à chaque fois la pertinence de son propos : où planter sa tente, comment préparer un weekend ou un camp, tenir compte de la météo, réparer du matériel endommagé… il faut tout expliquer, encore et encore. Toute règle est mise en place, non de ma volonté personnelle, mais dans l’intérêt commun, et pleinement justifiée à tous. Les scouts finissent par suivre mes instructions, car ils s’aperçoivent, tout simplement, que ça fonctionne ! Bien entendu, je peux parfois me tromper : il faut alors savoir admettre l’erreur honnêtement. Ainsi, peu à peu, je l’espère, ils m’identifient comme quelqu’un de fiable, d’efficace et dont l'expérience peut leur apporter du concret : on peut alors faire décoller l’unité scoute vers des idées de plus en plus ambitieuses.

Mon rapide survol de ces quatre formes d’autorité est bien sûr incomplet. Il faudrait que je prenne vraiment ma plume pour détailler chacune d’entre elles dans de pleins livres, ce que des gens plus savants que moi ont sûrement déjà entrepris, d’ailleurs. Je ne fais, après tout, qu’observer agréablement des scouts ou des palmipèdes, et en parler parfois autour d’un verre.

Père Canard

dimanche 11 août 2024

De l’élevage combiné des poissons et des canards

 

Le parc municipal de Levallois-Perret, où je me retrouve parfois à flâner les journées d’ennui, comporte un bassin qui accueille de nombreux poissons d’eau froide orange et rouges, deux grosses carpes japonaises, et un seul canard : une cane, en l’occurrence, qui ne me semble pas une femelle de colvert, mais d’un autre genre que je ne parviens pas à identifier. J’ignore pourquoi elle est esseulée : peut-être est-elle blessée, incapable de voler, alors que ses congénères l’ont quittée aux beaux jours pour des contrées plus radieuses ; peut-être s’apprête-t-elle à couver ; ou bien encore, peut-être attend-elle, dans une fidélité aveugle, le retour de son ancien maire, qui lui manque du fait de certaines affaires qu’on lui connaît… qui sait ! Quoiqu’il en soit, les poissons la considèrent avec indifférence, préférant vaquer à leurs activités exploratoires dans ce point d’eau assez vaste et bien entretenu. Se rendent-ils compte qu’ils vivent en vase clos ? Plusieurs niveaux d’écoulement, des obstacles et des ruissellements ainsi que l’ombre d’une passerelle rendent assez bien l’illusion d’un coin de nature. On dit que la mémoire d’un poisson rouge est assez brève : si elle ne dépasse pas le temps de la traversée, il se peut bien qu’une fois parvenus à une extrémité, ils repartent en sens inverse avec une impression de nouveauté sans cesse renouvelée. Ils se sentent alors perpétuellement libres tout en étant confinés dans un espace contraint ! Tout cela m'inspire plusieurs réflexions.

La pisciculture qui se combine avec l’élevage des palmipèdes est aussi vertueuse d’un point de vue écologique qu’économique, comme l’explique cet excellent article. Les fientes des anatidés nourrissent le milieu aquatique, entretiennent la flore et favorisent la reproduction des poissons, qui à leur tour fournissent une source de nourriture à leurs voisins du dessus. L’entretien requis est assez faible, si le bassin est correctement alimenté en eau ; l’installation est sommaire, une cabane suffit. L’espace agricole nécessaire est réduit et n’engendre pas de pollution majeure. Enfin, l’écosystème intègre parfaitement les autres espèces habituées des milieux humides, qui viennent le visiter sans le perturber : batraciens, libellules, hérons…

Malheureusement, ce modèle n’est pas applicable en France, pour plusieurs raisons. La première, évidemment, est l’habitude qu’on a prise d’élever les canards et les oies avant tout pour leur foie gras, la viande n’étant qu’un produit dérivé ; or une telle installation ne permet pas le gavage. D’autre part, la grippe aviaire a forcé nos éleveurs à confiner leurs volatiles : hors de question de les laisser s’ébattre joyeusement sur un plan d’eau, à la merci des oiseaux de passage ! Peut-être que la campagne de vaccination en cours leur autorisera un peu plus de sorties, mais ils sont pour le moment aux arrêts de rigueur. Ce qui pose, et c’est le troisième argument, un problème politique.

Dans une vision marxiste-léniniste traditionnelle, les oies, les canards et les poissons, réalisant l'oppression qui pèse sur eux et l’exploitation à outrance de leurs journées de travail, se fédèrent au lieu de s’opposer artificiellement, chacun sur leur rôle dans l’écosystème. Ils créent alors un syndicat, ou mieux, un Parti communiste, avec l’objectif de s’approprier les moyens de production, d’expulser les gérants de la pisciculture et de devenir pleinement autonomes dans leur affaire. Celle-ci devient alors un exemple d’utopie prolétarienne, une harmonie socialiste devenue réalité. Fiers de leur indépendance ouvrière, ils peuvent encourager par la suite leurs confrères aviaires exploités à les imiter dans un vaste soulèvement social-révolutionnaire : debout les poulets, les cailles et même, pourquoi pas, les pintades !

Bien évidemment, c’est une vue de l’esprit. La grille de lecture communiste se heurte ici à un couperet certain (sans compter le fait que les oiseaux sont souvent réticents à faire de la politique) : la valeur ajoutée de la volaille, c’est la chair contenue dans son propre corps ! C’est en étant les plus dodus possible qu’ils se vendront le mieux, et donc, travailler consiste pour eux simplement à s’empiffrer : plonger le bec dans l’eau, remuer la terre et la vase, guetter le mouvement des vers et des alevins, etc. C’est, à la vérité, exactement ce qu’ils feraient s’ils se savaient dispensés de toute contrainte ! Ils se retrouvent donc, pour en finir avec cette parenthèse économique et sociale, dans la même situation que les personnes prostituées ou les chanteurs d’opéra : leur moyen de créer de la valeur est indivisible de leur propre personne, et ne se prête donc pas à la redistribution au profit de la classe ouvrière. Ils sont une contradiction du marxisme.

Pour redescendre sur terre, ou plutôt dans le bassin, voici que j’ai balayé en quelques divagations trois sortes d’oppressions. Les poissons n’ont pas assez de mémoire pour réaliser que leur espace de vie est limité ; les canards gras sont enfermés pour leur propre protection ; et les animaux d’élevage, dans des conditions proches de leur milieu naturel, n’auraient pas grand’chose à gagner de leur échappée belle, et plutôt à perdre les soins et l’éloignement des prédateurs dont leur font bénéficier les éleveurs. Quiconque ignore qu’il est en prison n’est pas libre pour autant ; ceux qu’on enferme pour leur bien le sont encore moins ; quant à choisir délibérément de troquer une part de liberté contre l’assurance d’un confort plus grand ou d’une sécurité meilleure, on sait très bien, comme dit l’adage, qu'on perd le mérite de tout et que l’ensemble finit toujours par vous glisser entre les plumes.

Notre petite Terre, si belle et si bleue, avec ses lacs et ses montagnes, ses océans et ses déserts, nous a longtemps offert un terrain d’exploration illimité ; et pourtant ! Maintenant que nous savons qu’elle n’est rien de plus qu’un grain de poussière dans l’immensité de l’espace, nous avons perdu l’occasion d’y tracer de nouvelles frontières. Toutes les bonnes raisons morales, toutes les barrières technologiques pas plus que l’héritage de nos ancêtres, n’ôteront plus ce titillement qui persiste : plus haut, plus loin, des aventures extraordinaires nous appellent déjà. C’est pourquoi j’affirme la supériorité des canards sur les poissons : si l’endroit ne leur convient plus, ils sont bien libres de battre des ailes pour aller trouver mieux ailleurs. C’est pourquoi aussi, et c’est là que je voulais en venir, je soutiens et je souhaite l’expansion de l’humanité vers d’autres astres. Sous quelle forme et quand, je ne sais précisément ; ce dont je suis sûr, c’est que la liberté n’est pas réductible à si peu que nous sommes en ces jours, et cette aspiration vers le ciel est l’une des raisons de ma foi en l’avenir qui nous attend là-haut. D’ailleurs, il faudra bien que j’explique les deux ou trois autres considérations qui me mènent à cette certitude dans des billets à venir.

Père Canard