Qui suis-je, et pourquoi ce blog ?

       Avant toute chose, une précision importante : toutes les opinions que j'exprime ici n'engagent que moi. Je ne suis le porte-p...

dimanche 21 avril 2024

Vers le Mont-Saint-Michel


Alléluia ! J’aurai peut-être assez de jours de congé, cet été, après le camp scout, pour partir en pèlerinage au Mont-Saint-Michel : les vacances s’ouvrent à moi avec l’idée d’un bel itinéraire sur nos chemins de France. Pendant que d’autres exulteront sous la flamme olympique, j’irai chercher un feu plus solitaire. Le nez au vent, la tête dans les nuages, je guetterai les cormorans sur les berges de la Risle, de l’Orne et de la Sélune. Puis, ce sera la baie d’Avranches, ah ! Avranches et ses tadornes de Belon ! Tout le long, des calvaires aux chapelles perdues dans les champs, j’élèverai chants et louanges pour cette nature si belle. Et enfin, au bout du voyage, lorsqu’apparaissent les pointes de l’abbaye lancée au-dessus des flots, si Dieu le veut, parmi quelques touristes, j’entendrai dire la messe.

 

Un pèlerinage est une marche sans objectif. Si mon seul but est d’arriver au Mont, ou à Saint-Jacques-de-Compostelle, faire un selfie et manger une glace devant l’église, je n’ai qu’à prendre un avion, un bateau ou un train : c’est beaucoup plus efficace que de traîner les pattes pendant des jours entiers. Bien sûr, on fait généralement des plans avant de partir : la durée des étapes, les lieux de couchage, etc. mais en se mettant en chemin, l’âme n’est pas tant dans l’expectative du confort de l’hôtel ou de la ponctualité du bus. Ce sont les paysages, les aventures vécues, les rencontres sur le trajet, et le dialogue avec Dieu, qui pétrissent le pèlerin. Ces éléments sont, par essence, imprévisibles : ils n’entrent pas dans une logique d’évaluation ou de retour sur investissement. C’est le trajet qui est important, pas l’arrivée.

Quasiment toutes les démarches, aujourd’hui, relèvent du projet et non de la grâce. Si je veux, par exemple, passer le permis de chasse, je vais prendre des cours et préparer les examens dont les critères sont connus. Pour cela, je me donne des moyens : je fixe un budget, un calendrier, je prépare des jalons intermédiaires de ma progression et je les mesure. Enfin, je passe l’épreuve théorique, puis pratique, qui tranchent de manière binaire entre mon succès ou mon échec : il n’y a pas de place pour l’incertitude. La composition même du mot pro-jection révèle ce pont tendu entre le futur idéalisé (l’objectif) et l'incomplétude du présent (la mise en œuvre, les moyens). Nous vivons en tension, dans l’attente de ce qui n’est pas achevé mais doit l’être, sauf erreur de notre part. Qu’il s’agisse de faire ses courses, ses études, d’acquérir un fusil de chasse adapté ou même d’attendre un enfant, tout est devenu affaire de nombres, d’indicateurs, de précision et d’évaluation des objectifs. On ne laisse rien au hasard, sinon c’est une faute.

Un pèlerinage n’est pas un projet. Il n’y a aucun sens à demander à un pèlerin quelles sont ses attentes. S’il le savait, il n’aurait pas besoin de partir ! Certaines agences de tourisme, pourquoi pas, organisent des parcours clés en main pour celles et ceux qui n’ont pas envie de se préoccuper de la logistique ; soit, mais que mettre dans le questionnaire d’évaluation, à l’arrivée ? Que veut-on jauger ? S’ils ont rencontré Dieu sur la route, ou si la marche a affiné leur âme ? Et dans le cas contraire, qu’est-ce que l’agence peut y faire ? Ou bien, on évalue seulement les conditions matérielles : si le lit était confortable, si le pâté de campagne était bien assaisonné… Très bien, mais si un pèlerinage se résume à cela, on passe un peu à côté de l’essentiel.

Qu’est-ce qu’un pèlerinage, au fond ? C’est d’abord se faire petit, tout petit devant Dieu et le monde qui nous entoure, et accepter qu’on ne maîtrise pas ce qui vient à nous sur la route. Il faut se laisser porter par la main, s’abandonner au destin. D’autre part, un pèlerinage est unique : si j’effectue le trajet une seconde fois, le vécu sera différent. On ne peut pas le simuler en laboratoire, ni en réalité virtuelle, où tout est déjà paramétré. Et puis, au retour chez soi, il faut relire ce qu’on a vécu : ce n’est que par la prière et le discernement qu’on profite de la pleine expérience du voyage, qu’on approche un peu plus les mystères de la vie.

Je comprends parfaitement l’investisseur qui veut évaluer ses risques et ses gains potentiels avant d’engager de l’argent dans une entreprise ; mais, lorsque qu’un retraité passionné cultive son jardin, par exemple, il n’en attend rien d’autre que le plaisir de voir ses fleurs pousser de ses mains. Faute de quoi, il lui suffit de payer un jardinier ! Je ne vois que deux domaines, à part le spirituel, qui échappent encore à cette mécanique du rationnel et de l’efficacité : l’art, d’abord, puisque par définition, si l’artiste avait une idée claire, précise et aboutie de son œuvre avant de la réaliser, on n’aurait plus besoin d’elle ou de lui ; et deuxièmement, la science fondamentale. La trame intime de l’Univers reste encore à découvrir, par conséquent tout financement d’une équipe visant à l’explorer, même pour conforter une théorie largement plausible, correspond à un risque inconnu de viser à côté de la cible ; et je rappelle que beaucoup de grandes découvertes scientifiques ont été faites par hasard.

Il y a donc deux moyens concurrents d’accomplir quelque chose ; ou plutôt, soyons prudents, il y en a au moins deux, car il en existe peut-être encore d’autres, que ma cervelle d’oiseau n’arrive pas à distinguer. D’un côté, le triptyque objectifs-moyens-indicateurs, est, de nos jours, largement, le plus répandu ; et de l’autre, l’abandon à la providence et au hasard. Dans le premier cas, je sais à l’avance ce que je veux obtenir, et je construis la démarche qui va en faciliter la réalisation ou l’apprentissage. Dans le deuxième, j’ignore ce que je vais obtenir et je laisse la réalisation œuvrer par elle-même, après avoir admis qu’elle me dépasse.

 

Il est tentant de croire qu’une fois devant Saint Pierre, au bout d’une vie bien remplie, voilà qu’on nous déroule une longue liste de cases à cocher pour valider ce qui fut accompli : le mariage, l’achat de la maison, de la voiture, la réussite professionnelle… Voire, pour les plus charitables, le nombre de pauvres qu’on a aidés, les sommes données aux diverses organisations bénévoles, etc. A partir de ces éléments, Saint Pierre n’a plus qu’à sortir une grande calculette pour déterminer notre pourcentage de réussite et afficher l’indicateur final, ultime, de toute notre existence, qui nous permettra de passer ou pas la grande grille toute dorée. Suspense… 67% ! Tu peux rentrer ! 49,1% ? Pas de chance : l’escalier qui descend est là-bas ! Pauvre Saint Pierre, le voilà transformé en comptable…

La vie tout entière que nous menons ici-bas tient bien davantage du pèlerinage que du projet. Si c’était un projet, qui en déterminerait les objectifs ? Ce ne sera pas Dieu : Il nous laisse le libre-arbitre. Ce ne sera pas non plus la société : nous n’aurons jamais tous les paramètres pour les définir individuellement. Nous pouvons, nous-mêmes, chacune et chacun, donner un but à notre vie, comme devenir un grand et célèbre chasseur, répandre la Parole de Dieu, ou bien faire fortune, tout simplement ; mais ce faisant, nous laissons notre environnement, nos proches, notre savoir ou notre vécu, s’imposer à nous pour nous guider vers ce qui nous semble le meilleur : c’est exactement ce qui se produit lors de la rencontre avec le sacré.

 

Oiseaux, oiseaux ! Canards de Normandie, vous avez tant à m’apprendre de votre envol ! Pourvu que je puisse m’élancer sur cette route à l’été…

 

Père Canard

vendredi 12 avril 2024

De l’homme qui se prenait pour un oiseau


Mes scouts s’inquiètent parfois de ma fascination pour les volatiles à pattes palmées, à tel point qu’ils craignent qu’il ne me pousse des plumes et que je ne m’envole un jour. Je veux volontiers les rassurer en leur rappelant que le cri des canards sauvages porte loin, qu’il n’est pas soumis à l’écho et que je pourrai donc continuer à les guider depuis les cieux pour bien allumer leur feux de camp et bien planter leur tente ; mais ils me rétorquent cet exemple d’un Américain qui, il y a quelques années, étant persuadé d’être lui-même devenu un oiseau, s’était tout fardé d’un beau plumage et, s’équipant aussi d’ailes faites de toile ou de tissu, avait tenté l’envol depuis le sommet d’un gratte-ciel : il était mort sur le coup.

 

L’histoire est tragique mais enrichissante à plus d’un titre, et je vais l’étudier un peu. Tout d’abord, l’individu en question est allé jusqu’au bout de ses rêves, comme dit la chanson, et ne s’en est pas laissé conter de la part des pessimistes et des dubitatifs. Il avait une idée, et il l’a suivie malgré les obstacles : c’est la définition même du positivisme en entreprise. Dans cette perspective, l’essentiel est l’élan, et non pas la chute : les murs de tous les bureaux du monde sont tapis de figures en costume cravate grimpant des escaliers qui ne mènent nulle part. Les dictons tels que « il ne savait pas que c’était impossible, alors il l’a fait » ou «  c’est comme le vélo, on tombe dès que ça s’arrête » nous y invitent à l’innovation et à la prise de risques, qui eux-mêmes entraînent la croissance et la richesse. La réussite, si on peut la qualifier, n’est jamais atteignable : c’est une tension continue vers le succès. Ainsi, pour décoller au moins en Bourse, notre Icare apprenti aurait pu faire sponsoriser son accoutrement, médiatiser sa tentative, voire vendre des produits dérivés : la gestion managériale de son idée, incarnée dans une marque agile, qui aurait pu en outre offrir des emplois nombreux, l’aurait tellement absorbé qu’il aurait repoussé à bien plus tard sa prise de risque, occupé qu’il eût été à gagner de l’argent. Possiblement, voilà la fin la plus heureuse qu’il eût pu connaître ; il lui a seulement manqué quelques compétences entrepreneuriales.

Observons maintenant cet oiseau du point de vue du droit, et en particulier de ses droits fondamentaux en tant qu’être humain. Le fait qu’il se soit lamentablement écrasé au sol est-il une injustice ? Sa famille peut-elle réclamer des dommages et intérêts à l’Etat, au titre que tout n’a pas été mis en œuvre pour lui permettre de vivre sa différence ? Si l’évènement s’était produit en France, on pourrait très bien plaider l’incohérence entre la loi sur les discriminations, qui vise à normaliser les personnes qui s’estiment non standard, et celle de la gravitation. La famille, éplorée, intenterait toutes les actions nécessaires pour faire reconnaître les responsabilités civiles dans cet accident. Quand l’identité est de l’ordre du performatif, c’est à la collectivité de prendre les mesures nécessaires pour que chacun puisse exprimer toute la richesse de son être sans subir de danger ou de menace. En vertu du principe de précaution, il faut donc d’urgence installer des dispositifs de protection, des cordes et des poulies en haut de chaque immeuble, afin de protéger tous les emplumés sincères à qui il prendrait l’envie d’en gravir les parties communes, pour y tenter le grand saut ; or il n’y a aucune norme de ce type en place dans le code de la construction et de l’habitation. L’Etat est donc fautif de ce manquement, et il doit payer ! (En réalité, c’est comme toujours le contribuable qui va payer.) 

Plus sérieusement, la question de fond qu’illustre finalement cette envolée, c’est celle de l’existence d’une vérité collective, c’est-à-dire du rapport de la vérité à la politique. Le fait de se prendre pour un oiseau ne provoque un jugement que chez ceux qui le regardent tomber : qu’il se crût une taupe, nul ne l'empêchait de creuser seul dans son jardin. L’enfer, c’est toujours les autres…

 

Mes scouts viennent parfois vers moi avec beaucoup d’inquiétude sur ces questions d’identité : le genre bien sûr, mais aussi les préceptes moraux de l’Eglise catholique et apostolique, qui ne sont pas toujours faciles à défendre en classe. Ils ont aussi des interrogations sur leur corps, leur apparence ou leur profession future (par exemple s’ils s’orientent vers une carrière qui les passionne, mais rapporte moins que d’autres ou suscite la moquerie). Tous ces possibles sont constitutifs de leur quête de soi : ils ne voient donc rien d’étonnant à ce qu’un jour leur chef prenne son envol si tel est son désir, puisqu’on leur apprend qu’il faut accepter toutes les expressions de la personnalité, sans discernement ni barrière. En même temps, je sens bien que cette myriade de choix leur génère une grande angoisse : si tout se vaut, comment déterminer ce qui est propre à soi ? Sans parler de ce qui est juste, et encore moins du plus beau…

Face à ces vertiges contemporains, j’essaye très humblement d’imaginer ce qu’aurait dit Baden-Powell. Je leur réponds ceci : ce que vous faites, et en particulier ce que vous faites pour rendre le monde un peu meilleur, est beaucoup plus important que ce que vous êtes. Vous pouvez jouer à être une femme, un homme, quelque chose entre les deux, ou bien un extraterrestre ou même un oiseau, au fond peu importe. Ce n’est pas l’essentiel. Ce qui restera de vous après votre bref passage sur terre, ce n’est pas votre personne, qui retournera à la poussière, c’est votre contribution à la cathédrale humaine qu’on appelle aussi une société. En bien ou en mal, ce sont vos actions qui auront des conséquences, car votre définition de vous-même ne concerne que vous.

Que cette réponse est incomplète, bien sûr ! Je ne veux pas mépriser la souffrance de ceux qui se perdent dans leur recherche personnelle, car je sais bien que pour certains c’est pathologique : j’ai déjà connu hélas plusieurs gamins hospitalisés après avoir sombré dans ces questionnements métaphysiques. Cela dit, je sais que le bonheur authentique ne vient pas de soi-même mais de ce que l'on apporte aux autres. Des millions d’années d’évolution humaine nous ont appris l’entraide et l’empathie, et ce n’est pas un égalitarisme dévoyé qui nous fera changer si vite. J’espère même un peu mieux, c’est que la bonté nous apporte une grâce qui n’est pas de ce monde, et que c’est chez les autres qu’on trouvera le paradis. Quant à la liberté, elle n’est heureusement pas cantonnée à la conscience, et il faudra que j’en parle ailleurs. Voilà que j’ai déjà assez picoré des idées ici et là sans les creuser vraiment : je termine en citant Larigaudie, qui exprime bien mieux que moi ce que je voulais dire au paragraphe précédent.

« Un acte une fois posé ne se reprend pas. Ses orbes et ses ressacs se prolongent en des lointains inaccessibles. Nous créons du définitif et c'est ce prolongement dans l'éternité de nos moindres actions qui fait notre grandeur d'homme. »

Père Canard

samedi 30 mars 2024

Réflexions sur l’incarnation

 

Souvent, je propose à mes scouts de passionnantes séances d’observation ornithologique, où il faut rester tapis dans les buissons, immobiles et silencieux, pendant plusieurs heures avant que les oiseaux n’arrivent. Ce jour-là, alors que je leur offrais un choix entre une telle expérience de nature et une discussion théologique sur la Sainte Trinité, ils se saisirent d’emblée de la seconde. Cela me surprit, car ils ne sont pas généralement portés sur la religion au point d’en débattre, en tout cas pas spontanément ; cependant les échanges furent fort enrichissants : les voici grossièrement reproduits.

Nous étions tous en cercle et au début personne n’osait parler ; tout le monde était sans doute impressionné par la grandeur du sujet.

« Moi, finit par se lancer Bri-Bri, ce que je comprends pas, d’abord, le Père, le Fils, ok, mais le Saint-Esprit, on peut jamais le voir, alors ? Comment on sait qu’il existe ?

_ Le Saint-Esprit, répondit Gloria, il procède du Père et du Fils, donc en fait, tu le vois quand tu vois le Père ou le Fils, voilà. C’est pas pareil.

_ Mais, il a pas de corps, alors ? Il peut pas se manifester, je sais pas, dans un ange, par exemple ?

_ Tu veux dire, s’incarner ? corrigea Palou. Non, le Saint-Esprit, il s’incarne pas, même pas dans un ange. C’est le Fils qui s’incarne.

_ Ca veut dire quoi s’incarner ? demanda une autre jeune fille.

_ Ca veut dire prendre un corps, expliqua passionnément Palou. Comme nous, ben, on est un âme dans un corps, des âmes dans des corps. Jésus il a fait pareil, il a pris un corps pour venir sur terre.

_ Il l’a emprunté ?

_ Non, c’était le sien ! Mais ce que je veux dire, c’est, pour les croyants, on est à la fois une âme et un corps. D’ailleurs, à la fin du monde, on va tous ressusciter avec les corps aussi.

_ Mais on va être moches et vieux ! s’horrifièrent une partie des filles. On va aller au Ciel comme ça ?

_ On revient sur le sujet ! coupa Taco. On va prendre un exemple. Là, on a une intelligence artificielle, tout ça, elle crache sa mère, elle flotte sur le web et tout, mais bon ! On peut lui parler, mais on peut pas la toucher.

_ Donc elle doit s’incarner ? se demanda Brianne. Ah ! Dans un robot, c’est ça ?

_ Exactement ! Un robot tout seul, c’est juste un tas de boulons avec de l’huile dedans. Par contre, quand on lui met une IA à l’intérieur, ben, il commence à bouger les bras, les fesses, et tout !

_ Ah ouais, trop bien les fesses ! approuvèrent certains garçons, comme ça, après c’est comme une femme soumise sous la table, mais automatique, elle réfléchit pas !

_ Euh, ouais ! Mais non, attends ! reprit Taco, c’est pas ce que je voulais dire ! Je voulais faire une, voilà, une comparaison ! Le Saint-Esprit, il pourrait s’incarner dans un ange, mais il peut pas vraiment. Nous, on est une âme qui est incarnée dans un corps, Jésus aussi, et une IA, elle, elle s’incarne dans un robot. Parce que c’est comme ça qu’on devient des gens spéciaux, comment on dit…

_ Des individus ! compléta Gloria avec un sourire illuminé. Une âme toute seule, elle a pas de sensations, donc elle a besoin d’un corps pour grandir et pour…

_ Pour apprendre ! termina Palou

_ Oui c’est ça, pour apprendre, reprit Gloria. Nous, on a des yeux, des oreilles, tout ça ! Et l’IA, ben c’est pareil, elle a besoin d’un robot avec des capteurs, des caméras et des machins pour apprendre des choses, mais que pour elle toute seule. Pas comme l’ensemble des IA qui flottent sur le web. Elle a besoin d’un corps pour se faire sa personnalité à elle.

_ Mais alors, une âme et un IA, c’est pareil ? Je comprends rien ! se désola Bri-Bri qui commençait à regretter de ne pas avoir choisi les oiseaux.

_ Non, pas du tout, posa Palou d’un ton savant. Le Saint-Esprit c’est ce qui fait Dieu à la base, c’est-à-dire, son amour. Il n’y a rien de plus grand que l’amour de Dieu.

_ Alors, une IA, c’est fait avec quoi ? C’est pas de l’amour à la base ?

_ De l’argent ! interjeta Palou, du fric, de la moula, du pognon, quoi ! Les IA, il faut que ça aligne pour que ça marche ! Les grosses boîtes, elles payent un max pour en fabriquer ! Donc Dieu, lui, il fait les âmes avec de l’amour, et nous, on fait les IA avec de l’argent !

_ Ah, d’accord ! comprit Gloria, mais, attends ! Nous, quand on a besoin de l’amour du Seigneur, ben, on va à la confession. Les robots avec des IA, eux, ils vont se confesser où ? Dans une banque ? »

A ce moment, nous interrompîmes la discussion car un pic noir passa subitement. Je les fis se taire pour procéder à l’observation de ce volatile assez rare et aux caractéristiques étonnantes.

Père Canard

De la désignation des représentants du Peuple


Gaël Pendard, marchand de volailles au duché de Bretagne, s’en allait par routes et chemins à Paris pour y vendre oies et poulailles de son pays, vivantes et bien grasses. Deux mules, apprêtées pour l’occasion, renâclaient au bâton tout en faisant chuinter le mors ; la volaille claquait craintivement et se perchait au mieux dans les cages mal ficelées ; le vent soufflait fort. Alors que l’équipage franchissait un croisement, il prit à notre bon commerçant l’envie urgente de s’arrêter au calvaire, entre autres pour y dire le chapelet et invoquer Saint Christophe. Un colporteur, ravi de trouver en ces lieux autre compagnie que celle des loups hurlant au loin, adressa le compère d’une voix fracassante :

 « Holà, camarade ! Ouïtes-vous la congrégation familière des associés du galvaudage ? Le bon comte, Dieu le bénisse, a donné gage et permission d’élire un commis, comme garant des bonnes mœurs que les hommes du pays doivent à Dieu et au Roy.

 _ Deux fois l’an, dit Pendard, je prends le bâton et mène ma troupe de basse-cour au comté, pour y vendre oiseaux caquetants et délicatesses amusantes. J’entends tant dire au sujet des hommes de bien, mais que me vaut le ramage d’un homme qui n’est point Breton ?

_ La terre que grattent vos oisons, dit l’autre, donnerait-elle plus de poids à la parole d’un arrogant que la caution d’un honnête homme ?

_ Bah ! dit-il, que fait un bon commis ? Rend-il sou pour sou à ceux qui lui quémandent justice ? Fait-il l’aumône trois fois l’an, à Pâques, à Noël, et à la Toussaint ? Prêche-t-il pour défendre ses ouailles et le contenu de leur coffre, auprès des provinces, en Artois, en Champagne, ou même en Gévaudan ?

_ Dieu me garde d’aller en Gévaudan ! Les loups y sont terribles, à ce qu’on dit, et c’est sans parler des autres bêtes !

_ Alors, ne vous portez point au scrutin, mon ami ! Entendez-moi bien : chaque pays est une cause qui mange un homme ! Si vous ne périssez point des couteaux des jaloux, vous serez la proie des crocs, de la pestilence, ou encore des autres fléaux de la route, ou juste de la mauvaise ripaille ! Le pouvoir est une affaire de paladins : il faut être Roland sur son cheval, taillant de gauche et de droite, tout en gardant corps intègre et cœur pur. Et encore, lui-même fut trahi à la fin ! Non, non, pour nous gens de peu, laissons la fortune aux rois, et le choix des comtes et marquis, à Dieu ! Qu’ils portent un Breton, cela me suffit. J’ai assez à faire avec mes oies grasses. »

 

C’était il y a quelques siècles, c’était même hier. En voyant passer des vols d’oiseaux migrateurs, je me rappelle toujours ce fait étonnant : un canard sauvage peut vivre plus de quarante-cinq ans. Il suffit de dix ou douze pontes, en lignée continue, pour nous relier à ce temps-là…

                Autre considération, non moins surprenante : aujourd’hui encore nos députés sont élus par circonscription, selon un découpage plus ou moins arbitraire. La logique voulait, en effet, qu’un territoire qui possède une certaine unité culturelle, économique ou sociale, sélectionne le meilleur des siens pour être représenté auprès de la Nation : c’est ce qu’on justement construit les Républiques successives au fur et à mesure que s’affinait le mode de scrutin. Ce fut fort pertinent à une époque, celle des chevaux, des pigeons voyageurs et des trajets qui prenaient des jours entiers ; mais alors que la communication est maintenant instantanée, le critère géographique est-il encore le plus judicieux ?

                La désaffection des citoyens pour les élections nationales se constate suffrage après suffrage. Des politologues bien plus savants que moi lui ont attribué des causes multiples : faiblesse des arguments de campagne, déconnexion de l’élite politique du reste de la population, incapacité d’influer sur les conjonctures d’ampleur mondiale… Tout ceci est certainement vrai, mais je me demande quand même s’il ne faut pas y ajouter le caractère désuet de notre représentativité locale.

Une communauté d’individus se caractérise par des centres d’intérêt partagés : la langue ou le patois, la profession, la pratique de la religion, le niveau de richesse… Il y a quelques vies de canard sauvage auparavant, tous ces critères coïncidaient à peu près avec un terroir : on était marins à Douarnenez, on allait tous à la messe ensemble et on causait tous du prix de la sardine. De nos jours, on peut très bien s’estimer Breton, faire ses études au Canada et s’intéresser à la culture japonaise et au végétarisme sans rien renier de ses origines ; et pourtant, on va vous faire voter à l’ambassade sur la liste des Français de l’étranger.

                Ma proposition est donc celle-ci : qu’on utilise d’autres facteurs communs que la résidence pour regrouper les électeurs. On pourrait conserver un ou deux députés par département ; mais pour le reste, il sera possible aussi de voter par classe d’âge, par quotient familial, par catégorie socioprofessionnelle, par croyance ou par convictions culinaires… tout ce qu’on voudra ! Bien sûr, cela complique le principe de vote : il y aura d’autant plus de listes et de bulletins à mettre dans l’urne. Mais d’un autre côté, le lien avec les élus en sortira renforcé.

                La difficulté évidemment, est de sélectionner les critères qui justifient ou non une campagne et un scrutin ; certains apparaîtront anecdotiques ou douteux. Pour trancher, il faudrait réfléchir à l’ambiguïté fondamentale d’un élu : elle ou il est issu d’une certaine partie de la population mais vote des lois qui s’appliquent à l’ensemble. Il représente donc une culture particulière, qui doit négocier des compromis avec ses pairs dans l’intérêt général : c’est le principe de la politique. J’entrevois donc de séparer le fait culturel du fait politique. Il faudrait tendre vers une Assemblée représentative mais détachée des intérêts particuliers, orientée seulement vers le bien commun.

                Une nation n’est pas une agrégation de territoires, mais d’élans culturels, de regroupements d’individus par intérêts qui coïncident parfois selon une répartition géographique, mais de façon contingente. Une personne, un citoyen, est défini par son rattachement à un ou plusieurs pôles culturels qui reflètent son activité et ses choix de vie : un pour la Bretagne, mais un aussi pour les étudiants, et encore un pour la culture japonaise, et encore un autre pour le végétarisme. La seule différence, c’est que ces derniers n’ont pas de compétence territoriale ; mais rien ne nous empêcherait de les structurer de façon plus formelle.

               

                Il faudra évidemment beaucoup d’observations de canards sauvages pour arriver à une mise en pratique de cette idée que je jette comme un pavé dans la mare.  

Père Canard