Qui suis-je, et pourquoi ce blog ?

       Avant toute chose, une précision importante : toutes les opinions que j'exprime ici n'engagent que moi. Je ne suis le porte-p...

dimanche 18 février 2024

Du métier de chasseur

 

    « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. » (Mt 11, 28)

La belle ville de Limoges a si bien aménagé les berges de la Vienne, qu’on peut s’y promener et apercevoir en plein centre-ville de magnifiques oiseaux sauvages. Il y a quelques années, alors que j’y étais en déplacement professionnel, je passais tout mon temps à flâner au bord de l’eau pour apprécier les foulques macroules et autres balbuzards fendant les flots à la recherche de poisson. Pendant la journée, les promenades sont tant fréquentées que quelques colverts qui ont trouvé là bonne fortune sommeillent à moitié tout en s’empiffrant de la nourriture jetée par les passants à leur intention.

Une certaine fois, pendant que je me perdais dans la contemplation de ces paysages mélancoliques, une grand-mère et sa petite-fille se promenaient à quelques mètres de moi. L’enfant s’élança soudain vers les canards, les deux bras tendus : elle avait fort envie de les caresser. La grand-mère l’attrapa par le col et lui mit une grande baffe. « Ne t’approche pas de ces oiseaux-là ! cria-t-elle, ce sont des paresseux ! Ils vivent de la mendicité publique et ils ne font rien ! Un canard, tu vois, ça devrait faire des ronds sur l’eau, plonger la tête, se remuer le popotin… Eux, ce sont des clochards ! D’ailleurs je vais écrire à la mairie, ce n’est pas normal, des canards comme ça ! Sarkozy a dit : il faut travailler plus pour gagner plus, et eux, là, ils donnent le mauvais exemple ! »

Un passant lui fit remarquer que les oiseaux ne font pas de politique. « Et vous, s’énerva-t-elle encore plus, je vous ai demandé si vous voulez que vos enfants soient chômeurs ? Ma petite-fille, elle va apprendre à travailler, et puis c’est tout ! » Ce disant, elle remit une torgnole à la gamine qui hurlait, et de peur qu’elle ne se fît corrompre par cet étalage de débauche, l’éloigna en la tirant vigoureusement par le bras.

La scène me marqua profondément, et m’invita à réfléchir sur le sens qu’on donne au travail. Après avoir longuement médité sur le sujet, je distingue, aujourd’hui, au moins trois notions derrière ce mot, qui ne se confondent pas tout à fait. Pour les illustrer, je vais prendre, au hasard, l’exemple d’un domaine merveilleux : la chasse. Je sais bien que de nos jours, peu de personnes pratiquent cette profession au point de vivre de la vente du gibier, mais faisons comme si.

Premièrement, tout travail impliquerait donc un effort, un dépassement de soi. Autrement dit, il faut y laisser des plumes pour gagner son morceau de pain. Embusqué dans les fourrés, ou dans une cabane ouverte aux vents, le chasse brave le fameux « froid de canard » dès l’aube, au lieu de paresser confortablement dans son lit. Il marche des kilomètres par jour pour traquer ses proies ; son chien le suit, fidèle compagnon de ses aventures éreintantes. En plus, au retour il faut compter le graissage du fusil, le brossage et le repas du chien, et la plumaison des oiseaux abattus ; bref, beaucoup d’efforts. C’est le contraire de l’oisiveté. On dit que le travail a une vertu libératoire, un peu comme la rectitude morale éloigne les vices : c’est aussi un développement individuel, un enrichissement de soi. En tout cas, c’est un investissement personnel conséquent. (Ceci dit, les palmipèdes du monde entier remuent la terre ou la vase selon la forme du bec que Dieu leur fait ; ils n’en sont ni plus ni moins libres que les Limougeauds dont je parlais au début, car tous peuvent bien déployer leurs ailes quand bon leur semble et partir cancaner ailleurs. Cette simple constatation me fait déjà hautement douter du caractère émancipateur qu’on pourrait bien dénicher dans la dialectique de l’effort et du mérite.)

Deuxièmement, ce serait grâce au travail qu’on trouverait notre place dans la société. Quand on demande à notre chasseur ce qu’il fait dans la vie, on n’attend certes pas qu’il nous raconte le temps qu’il passe à caresser son chien : c’est son activité principale, son métier, qui lui colle immédiatement une étiquette. Emu, il va vendre au boucher joyeux, qui l’attend, sa récolte du jour. On le salue dans la rue, on lui souhaite bonne chasse. Pour les maraîchers, le chasseur est un héros, car il lutte contre les Sangliers : c’est donc, au sens premier, une reconnaissance, qu’elle soit civile, pécuniaire, ou autre. Pour simplifier, j’inclus la rémunération dans cet aspect, bien qu’on pourrait en fait distinguer les deux, dans le cas d’un bénévole pour une société de chasse, par exemple. Bref, c’est le fruit du travail, l'ordre social comme récompense. Lorsque les canards volent en forme de V, chacun tient son rôle et prend la tête de la formation, avant qu’à force de fatigue un autre ne le relaie pour fendre les airs. (Toutefois, on serait bien en peine de distinguer les fainéants dans cette organisation, ou ceux qui sont nés trop chétifs pour diriger la figure : les chasseurs tirent dans le tas et ne font pas de différence entre tous.)

Enfin, le travail vaudrait œuvre de transformation du monde : c’est ce qu’on appelle la valeur ajoutée. Qu’il s’agisse d’un service ou d’un produit, l’œuvre ou la matière est différente après l’action de ce qu’elle était avant ; mais essayons d’inverser la perspective, c’est tout l’Univers qui est transformé par le travail, même de manière infime. Sans les chasseurs, les cultures seraient dévastées par les animaux sauvages, et les oiseaux migrateurs tellement répandus qu’ils perturberaient les trajets des avions ; à l’inverse, que les chasseurs soient trop nombreux ou qu’ils mettent trop de cœur à l’ouvrage, et des espèces peuvent se trouver menacées d’extinction. Le travail est le mode d’action de l’humanité sur le monde. (Je ne mêle nullement la bonne morale à cette affaire : le chasseur bien éméché qui abat une vache par inadvertance provoque aussi des remous, comme l’intervention des gardes-chasse, des experts en assurance, etc. En bien ou en mal, celui qui agit ne laisse jamais l’état du monde indifférent.)

Je prétends, après réflexion, que ces trois aspects ne se recoupent pas entièrement : en voici quelques exemples. Au chômage, notre chasseur ne reste pas inactif. S’il est privé de son cadre d’affût habituel, par exemple à cause d’un éboulement ou de travaux de voirie, il va activement en chercher un autre. Pendant ce temps, il ne perd pas son statut social, ne ménage pas sa peine pour faire avancer la situation, mais il ne ramène pas de gibier, et ne transforme donc pas le monde. De même, s’il part en formation : un stagiaire, un étudiant, même rémunéré, ne produit rien.

Autre situation, le noble rôle du chasseur peut-il être nié ? Peut-on le priver de la reconnaissance dont il est digne, alors même qu’il maintient ses louables efforts, et qu’il poursuit son action globalement positive sur l’environnement ? Le cas de figure s’avère, hélas, prompt à trouver : il suffit d’écouter les écologistes les plus virulents.

Enfin, dernier angle d’observation, imaginons que notre chasseur, devenu vieux, vive des ventes de ses mémoires illustrées ; ou plus subtil encore, qu’il ait mis au point une intelligence artificielle élaborée, qui permette de traquer le canard partout, et qu’il en ait déposé le brevet. En améliorant le quotidien de nombre de ses collègues, l’IA carbure au quotidien, mais pas lui : le voilà rentier. Ou même, s’il est au sommet de son art et touche au génie, qu’il n’a plus aucun effort à fournir pour trouver des proies : tout lui vient naturellement, il ne peut donc plus progresser.

Au bilan, l’apologie de la valeur travail exige de savoir d’abord où l’on se situe dans ce triangle. Si c’est seulement de trimer sous le joug qu’il s’agit, on confond l’engagement et la soumission : le travail faussement érigé en devoir est une oppression, inacceptable comme toutes celles de son espèce. Les politiques publiques ne peuvent d’un côté réprimander la violence, la bêtise, les fers et les chaînes dans les rapports sociaux, et d’un autre les encourager à travers une perspective dévoyée du travail, sans proposer d’espérance en retour : même un chien attend davantage de son maître qu’une pâtée ou des coups. Quant aux oiseaux sur ces berges, je veux dire les oisifs, ils ont de sérieux arguments ; que l’on me demandât de choisir, j'eusse volontiers encouragé le parti des paresseux.

Père Canard

dimanche 11 février 2024

De la majesté de Dieu

 

Une dinde, fière et de bonne allure, gloussait, fort gaillarde, chaque matin, dans l’attente du grain qui venait sans faillir. C’était à l’aube, lorsque le soleil écarquillait ses rayons, que la porte de son enclos s’ouvrait toujours, laissant passer un garçon de ferme qui lui donnait pitance ; ainsi en était-il depuis aussi longtemps que sa cervelle d’oiseau en avait gravé le souvenir. Si elle était capable de philosopher, elle aurait pu tirer de là plusieurs conclusions fameuses. D’une part, c’est donc là une loi immuable de la nature, aussi vraie que vont et viennent les jours, et que ses plumes poussent, tombent et se remplacent : tous les jours, le fermier passe la porte et lui verse son écot. D’autre part, elle en aurait ressenti une grande fierté : l’Univers est vraiment bien fait et bien ordonné, car ni l’homme ne verse la nourriture à côté, dans l’abri des canards, là où elle ne pourrait l’atteindre sans devoir se battre bec contre bec, ni on ne lui donne à la place de l’herbe ou même des clous : non, chaque jour c’est du bon grain appétissant, en généreuse proportion, qui tombe dans son écuelle. Elle est donc vraiment aimée du Créateur, puisque tout est agencé dans les moindres détails pour la rendre heureuse et la faire profiter de la vie. Cette existence-là étant organisée pour elle, et autour d’elle, n’est-elle pas, au fond, le centre du monde, et son principal sujet ? C’est pourquoi elle redressait la tête et se promenait dans le poulailler avec une grande dignité jusqu’au soir. Son raisonnement chut, hélas, et sa tête aussi, un 24 décembre : le temps d’affûter sa hache, le fermier fut en retard ; la volaille était attendue pour Noël.

L’exemple transmis par l’un de mes estimés professeurs de philosophie est d’abord une réflexion sur le principe de causalité, dans la lignée de Hume. Du jour au lendemain, les mêmes causes pourraient bien cesser de produire les mêmes effets, et la Lune par exemple nous tomber dessus au lieu de contourner à tourner joyeusement dans le ciel autour de notre belle boule ronde. Ce n’est pas, cependant, ce dont je veux causer ici. Je voulais plutôt partir de cette illustration pour insister sur le caractère fondé ou non de la louange adressée au Créateur. Dieu ne peut être que bon, puisque l’Univers est parfaitement adapté à notre espèce ; c’est ce qu’exprime le Psaume 23 (1-2) :

« L’Eternel est mon berger.

Je ne manquerai de rien.

Grâce à lui, je me repose dans des prairies verdoyantes,

et c’est lui qui me conduit au bord des eaux calmes. »

A l’inverse, que se passe-t-il dans une perspective athée ? Si Dieu n’existe pas, tout est permis, certes, mais il y a une autre conséquence : l’Univers n’est peut-être ni bon, ni préparé pour nous (c’est ce que j’appelle le principe anthropique nul), ni même exact.

Repartons de la préhistoire pour expliquer ce que je veux dire. Une tribu du Paléolithique guette le gibier, lance à la main. Elle sait que les palmipèdes viennent se poser sur cette mare, à cet endroit et à cette époque de l’année. Par chance, les oiseaux sont stupides : ils ne tirent pas de leçon de leurs défaites, contrairement à nous, les humains, qui avons appris à apprendre. La chasse sera donc facile, et le festin généreux. Mais la chance est aléatoire, or nous sommes favorisés à chaque fois : il y a donc une force supérieure à l’œuvre, qui nous est bénéfique.

Mon résumé est bien entendu simpliste, mais j’ose interpréter les peintures rupestres, au-delà de leur aspect artistique, comme une première forme d’équation logique : bien pratiquer la chasse = recevoir le gibier en abondance. Le formalisme est tout embryonnaire, mais les auteurs auraient ressenti le besoin de fixer sur les murs cette vérité empirique pour lui donner une première forme d’abstraction, de peur qu’elle ne s’efface dans la nuit. Les signes figuratifs qu’on retrouve sur les parois des grottes peuvent aussi bien tenir du domaine de la preuve : c’est une attestation, à chaque fois, et a posteriori, que la relation d’équivalence est validée entre les deux membres de l’équation. Plus ces preuves s’accumulent, et plus la crainte d’une invalidation s’éloigne ; et plus la croyance s’installe, plus la générosité du divin s’entremêle avec son rôle de garant de la véracité du monde.

Le formalisme logique, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne s’est pas du tout émancipé du sentiment religieux. Lorsqu’on pose une équation dont les deux membres sont égaux, il faut une caution derrière cette notion d’égalité, faute de quoi la ligne écrite perdrait toute signification. De la même manière qu’un acte de vente n’a de valeur que s’il est signé devant notaire, la valeur d’un théorème ne dépend que de la croyance dans le sens de l’écriture, de ce que l’on appelle le langage mathématique. A l’extrême, une hypothétique compréhension globale de l’Univers reviendrait à poser une équation suffisamment bien écrite pour décrire n’importe quel phénomène observable. Pour le moment, les physiciens n’y parviennent pas, car ils n’obtiennent que des résultats incohérents s’ils cherchent à mélanger les principes des deux principaux domaines d’étude (la mécanique quantique et la relativité), qui eux sont largement appuyés par l’expérience et considérés comme matures. Les chercheurs en concluent donc qu’il leur manque une théorie plus large qui les engloberait toutes les deux, une super-équation qui reste à découvrir et qui supporterait toute expérimentation ultérieure.

Je me permets humblement de suggérer qu’on n’y arrivera peut-être pas, et pour au moins trois raisons. La première est que le symbolisme mathématique n’est jamais qu’une représentation linéaire, donc réduit à une dimension, de phénomènes beaucoup plus larges. Il n’est donc peut-être pas possible de résumer toute la grandeur de l’Univers dans une expression si étroite. (Cependant, les progrès sur les ordinateurs quantiques pourraient nous permettre de gagner en largeur.) Le deuxième couac est lié à ce que j’appellerais la frontière grise, qui sera peut-être une limite à la connaissance humaine. Après tout, la science a largement progressé ces derniers siècles, nous laissant penser que parvenir à une compréhension totale de nos observations empiriques était à portée de main ; mais nous n’avons aucune certitude, finalement, de cet aboutissement éventuel sauf notre optimisme, et peut-être bien que la complexité des principes en jeu va nous bloquer à un moment donné du fait de nos capacités cognitives trop limitées. Là encore, en effet, on part du postulat tacite de la caution de Dieu, qui est bon et nous a faits capables de comprendre sa création, dont nous serions dépositaires.

La troisième raison, qui est celle qui se rapporte à notre volaille du début, est liée à notre propre rapport au monde. Y compris dans les deux arguments précédents, nous supposons que si la vérité ultime existe bel et bien, nous pourrions être empêchés de l’atteindre par différents obstacles empiriques ou cognitifs. Mais au fond, qu’est-ce qui nous empêche de considérer que l’Univers est peut-être faux ? C’est-à-dire que l’équation qui le décrit, si elle existe, n’admet pas de solution ? Ou qu'il est discordant, c'est-à-dire dirigé par deux, ou plusieurs, principes incompatibles ? Seul Dieu, un Dieu bon et généreux, nous laisse planer l’espoir d’arriver à un dénouement exact ; mais c’est une chose que de connaître les routes de migration des canards et des mammouths, et d’en louer les divinités, c’en est une autre que d’étendre le raisonnement à l’Univers tout entier. Privés de Dieu, nous n’avons aucune garantie de l’authenticité du monde à part compter sur notre baraka.

Revenons à Dieu. Le contre-argument à tout ceci se trouve bien entendu dans les Béatitudes :

Heureux les doux, car ils posséderont la terre. (Mt 5, 5)

Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. (Mt 5, 8)

Le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu bon et qui appelle à la bonté, pas à la froideur logique d’une conviction ou d’un raisonnement. Loin d’un troc, ses bienfaits ne sont conditionnés que par sa grâce.

vendredi 26 janvier 2024

Du port de l’uniforme imposé aux enfants

 

    Chez les canards, la tenue est de rigueur. Les humains les reconnaissent autant à la forme et au cri qu’au plumage. De plus, on peut distinguer les colverts des mandarins, des foulques, etc. rien qu’à la couleur. Enfin, pas tout à fait : ce n’est pas vrai pour les canetons. Ils se ressemblent un peu tous, pour l’œil non averti, et n’adoptent la robe des adultes qu’à la perte du duvet. Ce n’est pas très beau, mais enfin ils n’ont pas trop le choix. Quand rôdent les chats, les belettes et les autres prédateurs, il vaut mieux se faire discret. Notons que les chances d’être croqué sont à peu près les mêmes pour tout le monde : on peut donc parler d’une tenue égalitaire.

    Est-ce transposable chez les scouts ? La force du scoutisme, c’est d’aplanir les différences à travers la chemise et le foulard. Ne nous voilons pas la face : le scoutisme s’adresse d’abord aux milieux (très) favorisés. Il y a des ouvertures, des groupes en milieu rural et des tentatives dans les quartiers populaires, c’est vrai, mais la majorité reste encore aux catho-bourgeois de centre-ville. Et pourtant… lorsque le scout ou la guide porte son uniforme, il n’y a plus de hiérarchie sociale. Les seules grades dans les unités sont obtenus par la progression personnelle, qui est individuelle et suit des règles communes, connues de tous. Si tout le monde joue le jeu, et en premier lieu les adultes qui encadrent les unités, on tend là aussi vers l’égalité. La nature, là non plus, d’ailleurs, ne fait pas de distinction : si on ne ramasse pas son bois, si on n’allume pas son feu à temps, qu’on soit enfant de ministre ou de migrant, on mangera froid. Les contraintes sont les mêmes pour tout le monde.

    Un petit rappel historique : Baden-Powell étant un influenceur de son époque, c’est lui qui a popularisé l’uniforme scout ; il reprend directement les codes militaires. Au retour de la guerre des Boers, il écrivit « Scouting for boys » et mit en place les premiers camps. Ce fut un succès mondial. Les garçons du monde entier (les filles aussi, mais un peu plus tard) virent dans sa proposition un formidable vecteur d’émancipation. Il n’y eu pas besoin d’imposer quoi que ce soit : ce sont les enfants eux-mêmes qui dépensèrent leur argent de poche en chemise beige et foulard, pour ressembler à BP, leur idole de l’époque. De la même manière, aujourd’hui, si un youtubeur fait une vidéo marrante avec un affreux pull vert, les jours d’après on voit la même horreur sur les épaules de plein de gens dans la rue : c’est exactement pareil. Après quoi, les éducateurs adultes ont suivi le mouvement et se sont mis à porter aussi la tenue, moitié par souci d’harmonisation, moitié par attachement à l’accoutrement de leurs jeunes années scoutes. L’habitude de l’uniforme est restée, l’engouement aussi ; les choses se sont institutionalisées un peu. Un siècle plus tard, la chemise a évolué, les couleurs ont changé (parfois), mais le principe est resté le même : la tenue scoute est avant tout un choix d’adhésion, elle n’a aucun pouvoir de coercition.

    Ce n’est pas vrai à l’école. Le scoutisme est choisi librement, tandis que l’école est obligatoire. Cette simple différence explique pourquoi je doute de l’efficacité de l’uniforme chez les élèves. La contestation de l’oppression fait danser l’ardeur vibrante de la révolution, et la diabolique incarnation du pouvoir par la tenue ne peut que susciter des réactions à fleur de peau.  Si l’uniforme aura la vertu de gommer les différences vestimentaires, reflet des inégalités de condition, il servira surtout à unir toute une génération dans la détestation de l’autorité et de l’Etat. On en arrive vite à la question de fond, d’ailleurs : l’école, ouverte à tous, qui était porteuse de savoirs et donc d’accès à une vie meilleure, s’est refermée sur les élèves comme les pattes d’un chat sur un caneton joli, pour leur inculquer aujourd’hui des valeurs qui ne sont plus forcément en adéquation avec les aspirations du peuple. Que le peuple ait tort ou raison, que ses motivations soient subverties ou pas, est un sujet différent, et j’en parlerai probablement dans un autre billet ; ici je constate simplement qu’il y a décalage. Donc, on ne jette pas un voile pudique sur la pauvreté du débat, aussi facilement qu’on cache les tatouages d’un bagnard avec une tenue à rayure ; car c’est bien de la misère de l’âme qu’il s’agit. Là est le vrai problème : de l’éducation républicaine, on n’espère maintenant plus rien. Quant aux Japonais, qu’on peut citer en exemple dans cette affaire, ils ont réussi à sublimer l’uniforme scolaire pour en faire un ingrédient culturel : en France, nous en sommes loin.

    Autant je suis contre le port de l’uniforme pour les élèves, autant je le suggère fortement pour les enseignants ; c’est la proposition que je veux faire dans ce billet. Par rapport aux enfants, je pars d’abord d’un sombre constat : l’école se rapproche de plus en plus d’un lieu d’enfermement, et il va falloir formaliser le rôle de ses gardiens. Puisqu’il y a décalage, la faille de plus en plus béante entre les aspirations des uns et le conservatisme des autres engendrera d’autant plus de violence, dirigée en particulier contre les enseignants. C’est pourquoi il n’y a rien d’anormal à manifester leur statut par un uniforme ; d’ailleurs, on pourra y intégrer un gilet pare-balles. La transformation des écoles en centres de privation de liberté a le double objectif, illusoire, d’empêcher les influences extérieures d’y entrer, et d’y enfermer les élèves tant qu’on n’a pas fini de leur inculquer les valeurs officielles. C’est un leurre, évidemment, mais pour le moment l’Etat y croit. Nos écoles deviendront de vraies forteresses idéologiques, dont les profs seront les kapos, au milieu d’un chaos d’idées vagues et superstitieuses. On sait bien comment les lignes Maginot finissent : tout cela n’est pas très joyeux.

    Le deuxième argument, c’est vis-à-vis des parents d’élève. La pression, toujours plus forte, qui vient des enjeux de l’orientation, engendre un discours d’autant plus agressif de la part des familles. On parle rarement à un gendarme comme une belette à un canard, car la peur de l’uniforme existe encore un peu. Le fait que les professeurs soient en tenue, lorsqu’ils s’adressent aux parents ou à toute personne extérieure à l’école, renforcera leur statut de fonctionnaire, leur prestige et rappellera indirectement le soutien de l’Etat à leur égard. C’est donc là leur offrir une certaine protection symbolique, même si de la même manière, l’intégration du gilet sera sans doute fort utile, en pratique, lors de réunions houleuses.

    Pour terminer, voici la version optimiste de la chose. Les hussards noirs portaient bien plus que des valeurs dans les villages de France : c’était l’ouverture vers un avenir meilleur. Aux enfants des campagnes, ils apportaient un savoir inaccessible autrement ; l’estime pour le professeur venait moins de son statut que des possibilités qu’il donnait à rêver. L’autorité s’impose ou bien par la peur, ou bien par le charisme personnel (ce qui n’est pas donné à tout le monde), ou bien par la différence manifeste d’expériences et de savoirs à transmettre. Que l’école suscite à nouveau l’espoir ! Alors les élèves voudront ressembler au professeur et adopteront d’eux-mêmes sa tenue.  

La théorie des oiseaux-monde

 

C’est, je crois, dans la mythologie finnoise que l’Univers naît d’un œuf de palmipède. L’oiseau majestueux se pose sur les bords d’un lac gelé et y dépose la matrice de toute vie, d’où le reste du monde se déploie chaleureusement. Merveilleux conte qui exalte les paysages nordiques ! Le canard pour sa part m’a toujours impressionné par ses vertus : magnifique, agréable à la vue autant qu’au palais, il nous chauffe de son duvet douillet et nous émerveille de son envol saisonnier, par-dessus nos villes grisâtres avant et après l’hiver.

Parmi les oiseaux, c’est juste ensuite le martinet qui tient dans mon cœur une place de choix. Son adaptation à la vie aérienne est si poussée, qu’il ne se pose quasiment plus que pour nicher. J’aimerais imaginer la suite. Posons l’hypothèse que les quelques singes qui nous servirent d’ancêtres finirent dans l’estomac de grands tigres, au lieu de ramasser un bâton pour se défendre contre eux. Aucune espèce intelligente ne prend le pouvoir sur Terre, et les oiseaux poursuivent paisiblement leur évolution. On verrait, peut-être, un croisement de ces deux précédents volatiles, les palmes devenues inutiles se déformant pour accueillir les œufs, abolissant ainsi le dernier ancrage qui les liait encore au sol rugueux. L’oiseau total est né, il ne se perchera plus et peut maintenant coloniser les hautes sphères.

L’évolution avance, et comme dans tout milieu vierge, ainsi que ce fut le cas lorsque de grouillants poissons émergèrent des océans au Dévonien, la diversification se fait très vite entre espèces nouvelles, prédateurs et proies. La conquête des altitudes les plus élevées répète à l’harmonique ce qui s’est passé lors de celle des terres émergées. Les organismes s’adaptent et les espèces entrent en compétition. Des symbioses se forment, entre volatiles mais pas seulement, des microbes, champignons ou insectes profitant de l’occasion pour accéder aux cieux sur ces passerelles vivantes.

Encore quelques millions d’années, et ils peuvent se passer d’une source extérieure d’oxygène pendant quelques temps, tout comme les dauphins et les baleines. Ils se dotent de baudruches impressionnantes, qui accroissent d’autant leur envergure. Les plumes se solidifient pour fortifier ces ballasts ; les sens s’adaptent à la dépression stratosphérique. Les lichens, mousses et petits arthropodes qui grouillaient à leur surface se replient derrière cette coque protectrice : voilà un écosystème complet qui s’organise et s’isole du monde extérieur, comme un tore de Stanford caché derrière un grand canard. L’hébergeur pourraient même y trouver là sa nourriture, renouveler son oxygène, produire de l’hydrogène pour s’alléger davantage ou se propulser, et moins ressentir le besoin d’interagir avec l’environnement extérieur.

Imaginons enfin une dernière étape où ils ne sont plus limités par le vide de l’espace, se protègent des radiations et s’affranchissent progressivement de la gravité. Tranquillement, une première espèce vient parader sur la Lune ; puis comme de juste les prédateurs suivent, et la course les emmène de plus en plus loin : Mars, Jupiter et ses lunes, puis au-delà.

 

En supposant quelques instants que ma petite élucubration ornithologique soit vraie, cela entraîne plusieurs conséquences que je m’amuse à imaginer.

Premièrement, l’Univers est peuplé de baleines spatiales. Ces goliaths à la complexité biologique infinie parcourent les galaxies en tout sens dans l’attente de rencontrer un congénère, car le même processus peut aussi bien faire écho sur d’autres planètes hospitalières. Ils ont développé des facultés supraluminiques, à moins qu’ils ne se traînent tranquillement pendant quelques milliers d’années dans une sorte de balance gravitationnelle, en demi-sommeil en attendant de retrouver la chaleur d’une étoile. Ils peuvent même, pourquoi pas, bondir d’un Univers à l’autre, ayant appris à écarter le canevas de l’espace-temps pour papillonner entre différents lieux. L’imagination rend difficile à atteindre la variété des capacités que la sélection naturelle offrirait à des êtres vivants capables de se mouvoir dans l’espace par eux-mêmes ; en tout cas ils n’ont nul besoin d’une conscience propre pour tout ceci. Ce sont des systèmes autonomes, mais sans capacité de réflexion, ce ne sont pas des êtres intelligents comme nous l’entendons. Il faut bien leur donner un nom : je ne me rappelle plus hélas l’auteur ni le titre, mais un roman de science-fiction qui abordait déjà cette hypothèse avait inventé le mot « ayetrix » ; pourquoi pas, cela conviendra.

Autre conséquence, qui nous concerne plus directement, nous ne sommes plus les enfants chéris de Mère Nature. C’est l’ultime révolution copernicienne : l’humanité, forte et fière de sa conscience d’elle-même, s’imaginait comme l’aboutissement glorieux du processus de sélection. Plus généralement, nous voyons comme inexorable l’apparition d’une espèce intelligente au fruit de la complexification de l’arbre de vie au cours du temps, et nous étendons ce raisonnement aux autres astres en nous demandant si nous sommes les seuls enfants des étoiles. Nous nous disons, si ce n’avait pas été nous, ç’auraient pu être les cétacés, ou les poulpes, qui auraient pris le pouvoir sur Terre. Manqué : nous voilà jetés hors du berceau doré, et à la place, on y trouve une volaille stupide et gonflée ! Nous n’avons rien du fils prodigue, nous ne faisons même plus partie de la maisonnée : non, nous sommes à peine la fouine dans le grenier. L’indésirable, celui qui n’est doté de rien et qui n’a pour lui que ce qu’il réussit à dérober, c’est en un mot, le parasite : il n’a jamais été prévu au programme. Comme espèce douée de conscience, nous ne sommes le résultat que d’un déraillement de l’évolution.

On peut définir la téléologie comme la direction prise par la sélection naturelle, sans qu’aucune forme de volonté n’influe sur le résultat de cette évolution : une direction sans intention. C’est, dans ma perspective, l’envoi dans l’espace qui en est l’apothéose. La vie conquiert d’abord les océans sous forme microbienne, puis se déploie en des incarnations multiples, puis avance sur les terres, invente le vol, trouve le fuselage qui convient le mieux pour s’élever de plus en plus haut et enfin se libère de cette coquille planétaire pour aller voir ailleurs. (Je n’en déduis pas nécessairement que la vie essaime uniquement de système planétaire en système planétaire, sans apparaître parallèlement en quelques endroits : c’est un peu comme la question de l’œuf et de la poule à plus grande échelle, il faut bien commencer quelque part.)  En tout cas, pas besoin d’intelligence là-dedans. Dans l’équation de Drake, c’est le cinquième coefficient, celui qui dirige l’apparition d’une civilisation sur une planète propice à la vie, qui tend vers zéro : non seulement il n’y a pas de copains ailleurs dans l’Univers, mais nous ne devrions pas nous y trouver nous-mêmes. Autrement dit, c’est un principe anthropique nul : les constantes fondamentales de la physique et autres caractéristiques des particules élémentaires sont en effet particulièrement adaptées au déploiement des formes de vie, mais pas spécialement de la nôtre !

Je me déplace sur le terrain social et politique pour bien comprendre les implications de ce fait. En tant qu’héritiers de Mère Nature, nous étions délégataires de la conservation du bien commun. Dans la Genèse, Dieu donne autorité à Adam et Eve sur les différents animaux et plantes ; et dans la vision militante actuellement en vogue, nous portons une responsabilité vis-à-vis de la préservation de l’environnement dont nous sommes issus, comme un enfant devenu adulte doit protéger ses parents bien-aimés. C’est devenu un argument en faveur de ce qu’on appelle en politique la transition écologique. Mais, si nous ne sommes plus les héritiers présomptifs, tout change : étant dégagés de notre destinée, nous sommes également libérés de notre charge, c’est-à-dire que nous sommes infiniment libres. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut détruire les écosystèmes à tout va, ni de contester les rapports du GIEC : nous continuons à subir les conséquences de nos actes, et tant que nous serons coincés sur notre petite Terre, nous risquons toujours de manquer d’air pur. Mon point est simplement que nous n’avons plus qu’une responsabilité empirique et non morale ! Si nous gérons mal les ressources limitées de notre planète, nous ou nos enfants risquons de perdre en qualité de vie, mais c’est une conséquence de nos choix, pas une culpabilité transcendantale. S’il y a un coupable, c’est celui de nos ancêtres qui a lancé le processus en ramassant le fameux bâton pour en faire une lance, mais aucun glaive divin ne viendra jamais nous en châtier. Le Grand Architecte, s’il existe, n’avait rien planifié d’autre pour l’Univers qu’un poulailler.

La similarité me frappe entre la notion de péché telle qu’on la trouve dans les religions monothéistes, avec toute la dimension du jugement dernier qui va avec, et puis du Salut individuel ou collectif, et les menaces eschatologiques que font peser sur nous les perspectives climatiques. Le pollueur est-il un pécheur ? Encourt-il une conséquence spirituelle pour avoir dégradé l’environnement, au-delà des répercussions purement d’ingénierie climatique telles que la montée des eaux ? La même harmonique se retrouvait avec la bombe atomique pendant la guerre froide, finalement : cette idée qu’une oppression grandiose nous dépasse et peut nous frapper à tout moment, anéantissement nucléaire, catastrophe climatique ou dies irae. Peut-être même qu’il s’agit là d’un ciment indispensable à toute civilisation, une épée de Damoclès obligatoire pour ne pas sombrer dans la barbarie et le chaos en l’absence d’une menace sourde… mais cela voudrait dire que la morale est le principal obstacle à la liberté.

Tout cela ne part bien sûr que d’un pur exercice intellectuel d’ornithologie. Il n’est pas dit qu’on trouve un jour des palmipèdes de la taille de Ganymède flottant dans le vide. Je voulais simplement souligner qu’il ne faut pas aborder les problématiques environnementales par le côté oppressant, mais d’abord découvrir la nature et l’apprécier tout en voulant la protéger ; de la même façon le bon chrétien donne aux pauvres par charité et par amour du prochain, et non parce qu’il se sent coupable d’être riche.