Qui suis-je, et pourquoi ce blog ?

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dimanche 4 août 2024

De l’usage du téléphone portable sur un camp scout

 

Voilà un sujet qui, a priori, n’a pas grand’chose à voir avec les canards sauvages. Et pourtant ! Les innombrables cancans que j’entends perpétuellement à ce propos de la part des parents, adultes ou responsables scouts, me laissent à penser qu’en discuter ouvertement donnerait lieu à un débat encore plus virulent que s’il était organisé entre palmipèdes. On se vole facilement dans les plumes au nom du temps d'écran, et quiconque essaye d’argumenter une opinion un peu dissonante, tombera vite sur un bec ! Plus sérieusement, ce sujet nécessite d’exercer, de manière à développer des arguments un minimum constructifs, une qualité identique à celle nécessaire à l’étude des oiseaux : l’observation attentive.

Qu’observe-t-on, en effet, si on laisse les adolescents utiliser leur téléphone pendant un camp scout ? Que premièrement, ils restent souvent en relation très étroite avec leur famille, ou plus précisément, que ce sont leur parents qui refusent de couper le lien ! C’est l’un des risques : que la famille fasse fi de la maîtrise pour donner directement des consignes aux enfants, ou leur transmette des informations de nature à perturber le bon déroulement du camp. Il m’est arrivé de retrouver une jeune fille en pleurs au milieu des tentes : sa grand-mère venait de décéder, les parents l’en avaient informée sans prendre la peine d’en avertir les chefs ! C’est pourquoi je demande toujours aux familles, lors de la réunion d’information qui précède le camp, de signer une sorte de charte de bonne conduite qui reconnaît l’investissement des bénévoles que nous sommes. Ce n’est pas parfait comme solution, mais cela évite bien des dérapages.

Autre risque, que la consultation de leurs fils d’actualités les empêche, le soir venu, de bien s’endormir ou de bénéficier du temps de repos nécessaire, alors qu’un camp scout est généralement très exigeant physiquement parlant. C’est un souci, je le reconnais, les premières nuits ; mais ensuite, une fois que la dynamique du camp est lancée, l’aventure prend le dessus (si le camp est bien conçu, évidemment). Les tentatives de démâtage et autres expéditions nocturnes sont tout aussi difficiles à gérer pour les chefs qu’avant l’avènement des portables ! Sans compter la fatigue qui s’accumule, et qui favorise l’endormissement si la maîtrise est ferme sur le maintien de l’heure du lever.

Un autre point concerne l’accès à la bibliothèque universelle. On ne peut plus, à mon grand regret, les faire croire au dahu : ils vérifient immédiatement ce qu’il en est sur leurs téléphones avant même que l’activité ne commence. Malraux anticipait un musée imaginaire, qui reprendrait l’ensemble de la culture est des connaissances humaines, accessible à tous, comme témoin de l’immortalité de notre civilisation ; nous y sommes, même si c’est la technologie et pas le progrès social qui nous y a menés ; c’est tant mieux quand même, je crois. Il n’empêche que pour les scouts, cela a deux conséquences pratiques : d’une part, la crédibilité de la maîtrise est très facilement remise en cause. Les chefs ne sont plus des sachants tout-puissants, mais des individus ordinaires soumis à l’imprécision, à l’erreur, et donc à l’humilité de leur savoir : tant mieux aussi ! D’autre part, il n’est plus vraiment possible de plonger les enfants dans un imaginaire qui tienne toute la durée du camp : qu’on leur annonce qu’on a enlevé le Président de la République, ou que les extraterrestres ont débarqué, et ils démasquent immédiatement l’imposture. On bascule donc vers une thématique de camp, sorte de fil rouge qui lie les activités entre elles, plus que sur un rêve qui marquait une parenthèse dorée dans la torpeur de l’été : ce qu’on perd en dramaturgie, on le regagne d’autant en authenticité dans la relation, ce qui n’est pas plus mal pour rendre de jeunes adultes plus responsables.

Reste la question des rapports humains, avec toute la violence qu’elle dégage. Je suis d’accord qu’il y a un problème lorsqu’on constate que l’un des scouts est seul, isolé avec son téléphone, sans échange avec ses camarades ou sinon le strict nécessaire, et que cela se poursuit sur la durée du séjour. Cela m’est arrivé parfois, sur les camps que j’ai encadrés ; le plus souvent, en discutant avec la personne concernée, on se rend compte d’un mal-être qui dépasse largement le cadre du scoutisme. La priver de son téléphone est du même ordre qu’enlever sa canne à un aveugle : on ne résoudra pas la cause première de son comportement, mais au contraire on risque de provoquer des réactions brutales ou désespérées, comme des fugues ou pire, auxquelles nous autres bénévoles sommes bien en peine de faire face. Je n’ai pas vraiment de réponse sur de tels malaises, n’étant pas psychiatre ; je crois simplement me souvenir que Baden-Powell nous demandait de partir de ce qu’est l’enfant, avec ses qualités et ses défauts, plutôt que de ce qu’on voudrait qu’il soit. J’essaye donc, modestement, sans confisquer le portable, d’inclure la personne concernée dans les activités prévues, en comptant sur l’affection de ses camarades et le vécu du camp pour réduire un peu son addiction ; parfois cela fonctionne, et on ne me retirera pas la satisfaction que j’ai pu ressentir lorsque les jours passent et que ce gosse perdu reste de plus en plus longtemps à discuter autour du feu.

Quant aux autres, ceux qui utilisent leur téléphone comme moyen de socialisation, je ne me fais aucun souci : ils se montrent des images et des vidéos en se regroupant autour du portable de l’un d’eux, tout comme ils le font lorsqu’ils découvrent une couleuvre ou un hérisson pour la première fois au détour d’un chemin. Il y a quelques années, ils jouaient aux cartes par petits groupes lors des temps calmes, là ils commentent les derniers médias : c’est bien pareil.

Une alerte récurrente, enfin, concerne la diffusion des images et les risques d’accès aux photos du camp à des personnes mal intentionnées. Les scouts sont parfois en petite tenue, lors des douches et des bains ! Si le souci était avéré il y a quelques années, au début des réseaux sociaux, j’observe que les ados d’aujourd’hui en maîtrisent parfaitement les codes. Ils savent verrouiller la consultation de leurs photos privées, y compris aux chefs ! Et un simple rappel sur ce point au début du camp suffit à réduire amplement ce risque.

Pour terminer, et avant que les nostalgiques du scoutisme avant le portable ne me tombent sur le coin du bec, j’ai pu constater plusieurs avantages à son utilisation. Il existe des applications pour identifier les plantes sauvages, les cris d’oiseaux et d’autres éléments naturels grâce à l’intelligence artificielle ; on peut compléter (allons-y doucement) l’utilisation des cartes IGN grâce à un abonnement qui les reproduit, légalement, à l’écran, et avec le GPS en plus ; le soir venu, on peut aussi identifier les constellations ; lors des concours cuisine, une tradition sur les camps, ils ont accès à des recettes variées et bien plus riches que par le passé…

Lors du camp de cette année, nous étions en partenariat avec une association qui nous proposait des activités sur différents sites autour du lieu de vie, parmi un public nombreux et autant de touristes. Les scouts étaient donc dispersés, lors de leurs services, sur plusieurs hectares parmi une foule dense. M’imagine-t-on avec mon sifflet, appeler au rassemblement lorsque de besoin, parmi les ruelles du village et les allées des champs, attirant à moi les groupes épars un à un tel le joueur de flûte de Hamelin ? Eh bien, nous avons osé des rassemblements par WhatsApp, et j’ai vu que cela fonctionnait plutôt pas mal.

Voici donc que je considère le téléphone portable non pas comme un mal ou une nuisance, mais comme un outil : comme tout instrument, il n’est ni bon ni mauvais en soi, mais sa valeur dépend de l’usage que l’on en fait. Le scoutisme, s’il se veut un vecteur d’éducation, doit intégrer dans ses pratiques ce qui fait le quotidien des enfants d’aujourd’hui ; la méthode scoute est toujours aussi pertinente, sachons adapter sa mise en œuvre au contexte de notre époque.

Père Canard

dimanche 2 juin 2024

Du projet pédagogique

 

Le camp d’été des scouts approche. Comme chaque année, c’est un moment de grande… paperasserie, avec de nombreux certificats et autres attestations à obtenir pour être dûment autorisés à camper. Canards, jolis canards, qui vous posez où et quand il vous plaît, comme je vous envie !! Je compare souvent les scouts aux palmipèdes, car ils ont beaucoup en commun : tels des migrateurs, ils partent, aux beaux jours, vers des horizons nouveaux, là où le soleil les appelle. Tout comme les oiseaux d’élevage, on les regroupe par tranche d’âge, ils s’agitent, crient et mangent beaucoup ! Et d’eux monte un chant qui raconte bien des choses, dans une langue qui leur est propre, mais qui ressemble quand même à un caquetage…

Contrairement à ce que le grand public pourrait imaginer, un camp scout ne s’improvise pas. Longtemps préparé à l’avance, vérifié, agréé, le dossier du camp est ensuite déclaré auprès des autorités compétentes, alors que son programme fait l’objet d’une validation interne ; tout est ensuite approuvé par la préfecture d’accueil. Une réglementation volumineuse, faite d’articles et de codes, encadre le déroulement des activités, et les chefs comme moi-même sommes sujets à plusieurs obligations et contrôles. La sécurité des mineurs accueillis est assurée par un cadre strict, surtout après une série d’accidents malheureux ces dernières années. Toutes ces mesures sont vraiment nécessaires, car elles garantissent la confiance des familles qui nous laissent la responsabilité de leurs enfants.

C’est dans le domaine pédagogique que je suis un peu plus critique. Pour prouver l’intérêt du camp et ce qu’il va apporter aux mineurs accueillis, on nous demande de rédiger un projet qui explique en quelques points les objectifs à atteindre. La plupart des mouvements scouts, d’ailleurs, se dotent d’un projet éducatif qui explique, à un niveau plus large, leur vision d’une éducation aboutie à travers le scoutisme et le guidisme ; le projet utilisé sur le camp n’en est qu’une déclinaison à plus petite échelle. En soi, cette démarche n’est pas mauvaise, car elle permet d’encadrer ce qui va se passer pendant le camp et d’éviter les débordements. Elle relève de ce qu’on appelle en éducation une propédeutique, c’est-à-dire une construction préparatoire à un enseignement plus avancé : dans mon cas, celui des grands adolescents, le dossier de camp est souvent préparé en commun avec eux pour leur apprendre la démarche qu’ils devront assumer eux-mêmes plus tard, s’ils deviennent chefs ou cheftaines.

J’ai besoin d’étendre un peu cette définition, car je n’ai pas trouvé de mot adéquat pour exprimer le concept que voici. Appelons donc propédeutique, par extension, une démarche éducative qui utilise la méthodologie du projet pour parvenir à un résultat souhaité chez la personne éduquée. Comme dans tout projet, on définit des paliers de progression ou jalons, des délais, et on met en face des moyens ainsi que des indicateurs pour mesurer l’atteinte des objectifs. Par exemple, si l’on souhaite apprendre à un scout à construire une épuisette à papillons, on va d’abord lui faire faire des nœuds, puis lorsqu’il maîtrise les techniques de cordage et qu’il peut lier un filet, on lui fera ajouter un manche ; enfin, on organise un concours de la plus belle épuisette où on attribue des récompenses sous forme de bonbons.

Mais voici ma première critique : le projet est issu du monde de l’entreprise. Puisque les dirigeants bénévoles des mouvements d’éducation populaire sont assez souvent des cadres supérieurs, on peut supposer qu’ils ont reproduit et généralisé de façon naturelle ce dont ils ont l’habitude en contexte professionnel ; mais la transposition est-elle aussi simple ? Ce qui est efficace pour élaborer une voiture ou un logiciel ne l’est pas forcément pour éduquer un enfant ; à moins d’adhérer complètement à la thèse du fonctionnalisme, dont on connaît la brutalité.

Deuxième critique : c’est impersonnel. Les dossiers de camp en ligne sont conçus de telle façon qu’on peut parfaitement substituer un chef ou une cheftaine par un autre, ou ajouter ou retirer des scouts d’un simple clic. Or, derrière le nombre de participants, se cachent des personnes qui ont un attachement les unes aux autres, une histoire commune. Je n’ai pas 5, ou 20, ou 30 scouts et guides : je suis le chef de Gloria, Taco, Palou, Bri-Bri et quelques autres, nous avons vécu des choses ensemble et appris à nous faire confiance. Si on devait subitement leur imposer mon renvoi pour un autre chef qu’ils ne connaissent pas, même s’il est mieux formé ou meilleur que moi (ce qui doit pouvoir se trouver), j’ose espérer qu’ils claqueront du bec pour protester. De la même manière, nos aventures s’ouvrent fréquemment à des nouveaux qui n’ont jamais campé : cela demande un accompagnement et une attention particulière.

Troisième critique, celle qui me hérisse le plus les plumes : cette façon de procéder ne laisse aucune place à la grâce. Je ne reviens pas sur la sécurité, qui est indispensable ; je comprends aussi très bien le besoin de rationnaliser et de mettre en visibilité la proposition du mouvement ; mais s’il n’y a que ça, mon Dieu ! Quels camps tristounets ! On ne peut pas enfermer l’Esprit dans un déroulement préparé à l’avance, aussi soigné soit-il : il nous dépasse et nous emporte toujours. Dieu surgit à l’improviste dans une rencontre, dans un paysage luisant de la rosée du petit matin ou encore dans cette main tendue pour t’aider à remuer la soupe. Toutes les fiches de préparation des « temps spi » sont comme des épuisettes à papillons tendues vers les étoiles : on ne retient Dieu qu’avec son cœur, ou bien on n’en retient pas grand’chose.

Et si l’on n’est pas croyant ? Ma définition de la propédeutique n’a que peu d’intérêt si on ne la confronte à une forme de maïeutique. Voici un exemple : un jour de camp, se trouvait dans le voisinage un sculpteur sur pierre, qui n’avait jamais fréquenté les scouts. J’ai initié la rencontre, il y eut double déstabilisation : l’artiste n’avait pas l’habitude du public auquel il s’adressait, et mes scouts, de bonne famille pour la plupart, n’avaient aucune idée de ce qu’est la vie d’artiste. Ce fut un choc et une destruction des préjugés ; puis de ces ruines émergea une discussion passionnante. Je n’avais pas anticipé cette rencontre, mais lorsqu’elle s’est avérée possible, j’ai eu l’intuition qu’elle pourrait porter des fruits intéressants. Hasard, intuition et destruction sont des caractéristiques d’une telle démarche. Pour bien apprendre, il faut d’abord admettre qu’on ne sait pas, et en particulier, qu’on ne sait pas ce qu’on deviendra plus tard.

Je n’invente évidemment pas trois pattes à un canard : la tension éducative fondamentale est bien connue des pédagogues plus savants que moi. Faut-il aborder une éducation du point de vue de l’enfant, ou des buts poursuivis ? Difficile d’en étendre mon interprétation au-delà de ce que j’ai expérimenté, c’est-à-dire un mouvement scout ; mais là où je suis embêté, c’est que plus je reprends ce que nous a laissé Baden-Powell, plus j’ai le sentiment qu’il penchait vers le premier terme du paradoxe. Ma lecture de notre fondateur est qu’il nous demande de partir ce que sont les scouts et les guides, pas de ce que nous voudrions qu’ils soient ; cela dit, il faudrait que je mette la main dans quelque bibliothèque sur un exemplaire des Routes du succès pour m’en faire une opinion véritable. L’ouvrage n’a pas été réédité en France, à ma connaissance.

Encore une fois, le dossier de camp n’est ni absurde, ni superflu : il est complètement nécessaire, mais je dis simplement que si on ne s’en tient qu’à lui, on ne tirera parti au mieux que de la moitié de l'immense potentiel d'un camp.

 

Père Canard

samedi 18 mai 2024

Pour une majorité différenciée

 

 

Les œufs des canes éclosent, selon les races et les sous-espèces, entre 26 et 30 jours après la ponte (les oies étant un peu plus grosses, elles mettent 2 à 3 jours de plus). Ensuite, les juvéniles se développent pour atteindre la taille adulte généralement au bout de 7 semaines. Dans la nature, beaucoup de variables interviennent dans le processus de croissance : météo, abondance de la nourriture, prédateurs… Dans un élevage, au contraire, ces facteurs sont très contrôlés afin d’optimiser le rendement. En discutant avec des producteurs de viande et de foie gras, je me suis vite rendu compte des différences d’approche selon la taille de l’exploitation. Un incubateur industriel, par exemple, qui fournit la filière en canetons, va probablement déclasser tous les œufs non éclos au bout de 28 jours : tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à se dépêcher ! Ils finissent au broyeur. De même, les canetons qui ne grossissent pas assez vite une fois chez l’éleveur sont assez brutalement écartés. A l’inverse, je demandais à un exploitant familial, qui produit par lots en petites quantités, au bout de combien de jours il laisse ses oiseaux sortir de la volière des premiers jours pour aller s’aventurer plus loin : « Ben, quand ils sont prêts ! » répondit-il, un peu étonné par la question.

Comme chaque fois que j’observe des palmipèdes, je ne peux m’empêcher de noter l’analogie avec les scouts. La plupart des mouvements de scoutisme et de guidisme s’organisent en branches, où l’enfant est dirigé selon son âge : entre 8 et 11 ans pour les louveteaux et les jeannettes, puis selon qu’on est ou non en méthode unitaire, on franchit encore un ou deux paliers avant d’atteindre l’âge de la plus grande autonomie, chez les routiers ou compagnons. La plus étonnante contradiction concerne la progression personnelle qu’on souhaite développer chez l’enfant. En effet, un système de badges et de récompenses permet de mesurer les efforts entrepris, jusqu’à compléter une sorte de camembert pour indiquer qu’on est prêt à passer à l’étage supérieur.

Le couac apparaît lorsque, pour des raisons variées (absences, maladie, manque d’investissement…) l’enfant n’a pas effectué toutes les actions attendues alors qu’il a l’âge de passer à la branche suivante. Chez les scouts, le redoublement n’existe pas. Les chefs et cheftaines doivent alors choisir entre arranger le passage en trichant un peu avec les objectifs de progression, ou bien acter clairement l’incomplétude du parcours tout en félicitant l’enfant pour sa montée vers les plus grands : dans les deux cas, la crédibilité de la méthode en prend un sérieux coup sur le bec. De même, on ne saute pas de classe : si un enfant a terminé tout son programme un an ou même deux avant d’atteindre l’âge requis pour avancer, il doit patienter quand même.

L’idée selon laquelle tous les enfants progressent à la même vitesse est un peu folle. Certains sont plus vifs et intelligents, tandis que d’autres ont besoin de davantage d’accompagnement. Pour ne pas tomber dans un débat sur l’inné et l’acquis, derrière lequel il y a bien sûr la question des origines sociales, disons simplement que c’est un mélange des deux. Cependant, même si j’en rêve, je sais bien qu’individualiser davantage la progression serait difficile : les contraintes réglementaires, par exemple, reproduisent ces couperets par année de naissance et font qu’un camp d’été qui accueillerait des enfants avec une amplitude d’âge importante serait difficile à autoriser.

Et pourtant, je soutiens que, même de façon générale, il est essentiel de différencier l’âge et la maturité. Le gouvernement, pour des raisons pratiques, a choisi un âge limite à partir duquel une personne est considérée comme majeure ; mais cela ne signifie nullement qu’un changement magique de métabolisme ou de capacités intellectuelles se produise de façon soudaine au dix-huitième anniversaire. C’est, simplement, une moyenne : certains enfants sont parfaitement autonomes et raisonnent déjà comme des adultes à quatorze ou quinze ans, tandis que d’autres ne savent toujours pas se servir des palmes qui leur servent de mains passé la trentaine. La limite automatique des dix-huit ans (d’autres pays retiennent vingt ou vingt-et-un) a été établie principalement pour deux raisons : égalité et simplicité ; or l’égalité ici est une ânerie, et même quelque chose de dévoyé, puisqu’appliquée de cette façon elle retire tout mérite au passage à l’âge adulte. C’est la définition qu’on a d’un adulte qui doit être la même pour tous, le moment où on y parvient étant quelque chose de contingent.

Reste la simplicité. On peut comprendre qu’aux époques précédentes, les impératifs régaliens, notamment de la conscription, n’aient pas laissé place à beaucoup de délicatesse dans le traitement des générations nouvelles. Napoléon avait besoin de soldats, et peu de temps pour faire le tri : on utilisa le tirage au sort. Néanmoins, je prétends que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous disposons d’outils cognitifs et d’une facilité dans la circulation de l’information suffisamment avancés pour nous permettre d’évaluer beaucoup plus finement la progression vers l’âge adulte, y compris de manière individuelle.

C’est pourquoi je suis favorable à un basculement vers la majorité civile qui ne soit plus automatique, à un âge donné, mais acté selon des critères objectifs qui seront communs et connus de tous. On peut citer, dans une liste non exhaustive : l’obtention du bac, le permis de conduire, un contrôle de santé poussé, des épreuves sportives dont la natation, un brevet de secourisme, une formation militaire de base, la déclamation de notre hymne national en public… Chaque enfant pourra demander à passer ces épreuves lorsqu’elle ou il se sent prêt. C’est un jury populaire, créé pour l’occasion, qui pourra valider l’obtention des éléments requis et remettre formellement un certificat de majorité au nouvel adulte, lors d’une cérémonie patriotique et joyeuse.

Il faudra, évidemment, prévoir des adaptations pour les cas de force majeure : personnes handicapées, nouveaux arrivants sur le sol national, faibles revenus ne permettant pas une bonne préparation à toutes les épreuves… De plus, on devra, dans un premier temps au moins, distinguer majorité civile et sexuelle, afin d’éviter toute critique tendancieuse de la présente proposition. Il restera, enfin, à traiter le cas de ceux qui n'atteindront jamais le niveau requis, ou qui le refuseront : éternels mineurs, réfractaires ou simplement paresseux, ils passeront leur vie aux dépends de la société et devront toujours en accepter les directions. On pourra leur imposer de force, par un jugement éclairé, la majorité ainsi qu'une peine compensatoire.

Malgré ces inconvénients, je reste persuadé que la mesure marquera un progrès vers une société plus égale et plus juste. Elle permettra aux plus doués d’exprimer leurs talents dès qu’ils en sont capables, tout en ouvrant la voie à des condamnations beaucoup plus sévères envers ceux qui les utiliseraient à mauvais escient : face à la justice, ils ne bénéficieront plus de l’excuse de minorité. De plus, la quête d’une indépendance obtenue par ses propres efforts donnera une perspective et du sens à la période de l’enfance, sans parler du rite de passage à l’âge adulte, que notre société contemporaine a supprimé, mais qu’on retrouve avec raison dans nombre de cultures premières. Enfin, cette mesure pourra être soumise au referendum, afin d’ouvrir un large débat sur la responsabilité des citoyens majeurs vis-à-vis de la nation.

 

    Cette humble proposition ne reflète que mes conjectures personnelles résultant de l’observation des oiseaux.

 

Père Canard

dimanche 21 avril 2024

Vers le Mont-Saint-Michel


Alléluia ! J’aurai peut-être assez de jours de congé, cet été, après le camp scout, pour partir en pèlerinage au Mont-Saint-Michel : les vacances s’ouvrent à moi avec l’idée d’un bel itinéraire sur nos chemins de France. Pendant que d’autres exulteront sous la flamme olympique, j’irai chercher un feu plus solitaire. Le nez au vent, la tête dans les nuages, je guetterai les cormorans sur les berges de la Risle, de l’Orne et de la Sélune. Puis, ce sera la baie d’Avranches, ah ! Avranches et ses tadornes de Belon ! Tout le long, des calvaires aux chapelles perdues dans les champs, j’élèverai chants et louanges pour cette nature si belle. Et enfin, au bout du voyage, lorsqu’apparaissent les pointes de l’abbaye lancée au-dessus des flots, si Dieu le veut, parmi quelques touristes, j’entendrai dire la messe.

 

Un pèlerinage est une marche sans objectif. Si mon seul but est d’arriver au Mont, ou à Saint-Jacques-de-Compostelle, faire un selfie et manger une glace devant l’église, je n’ai qu’à prendre un avion, un bateau ou un train : c’est beaucoup plus efficace que de traîner les pattes pendant des jours entiers. Bien sûr, on fait généralement des plans avant de partir : la durée des étapes, les lieux de couchage, etc. mais en se mettant en chemin, l’âme n’est pas tant dans l’expectative du confort de l’hôtel ou de la ponctualité du bus. Ce sont les paysages, les aventures vécues, les rencontres sur le trajet, et le dialogue avec Dieu, qui pétrissent le pèlerin. Ces éléments sont, par essence, imprévisibles : ils n’entrent pas dans une logique d’évaluation ou de retour sur investissement. C’est le trajet qui est important, pas l’arrivée.

Quasiment toutes les démarches, aujourd’hui, relèvent du projet et non de la grâce. Si je veux, par exemple, passer le permis de chasse, je vais prendre des cours et préparer les examens dont les critères sont connus. Pour cela, je me donne des moyens : je fixe un budget, un calendrier, je prépare des jalons intermédiaires de ma progression et je les mesure. Enfin, je passe l’épreuve théorique, puis pratique, qui tranchent de manière binaire entre mon succès ou mon échec : il n’y a pas de place pour l’incertitude. La composition même du mot pro-jection révèle ce pont tendu entre le futur idéalisé (l’objectif) et l'incomplétude du présent (la mise en œuvre, les moyens). Nous vivons en tension, dans l’attente de ce qui n’est pas achevé mais doit l’être, sauf erreur de notre part. Qu’il s’agisse de faire ses courses, ses études, d’acquérir un fusil de chasse adapté ou même d’attendre un enfant, tout est devenu affaire de nombres, d’indicateurs, de précision et d’évaluation des objectifs. On ne laisse rien au hasard, sinon c’est une faute.

Un pèlerinage n’est pas un projet. Il n’y a aucun sens à demander à un pèlerin quelles sont ses attentes. S’il le savait, il n’aurait pas besoin de partir ! Certaines agences de tourisme, pourquoi pas, organisent des parcours clés en main pour celles et ceux qui n’ont pas envie de se préoccuper de la logistique ; soit, mais que mettre dans le questionnaire d’évaluation, à l’arrivée ? Que veut-on jauger ? S’ils ont rencontré Dieu sur la route, ou si la marche a affiné leur âme ? Et dans le cas contraire, qu’est-ce que l’agence peut y faire ? Ou bien, on évalue seulement les conditions matérielles : si le lit était confortable, si le pâté de campagne était bien assaisonné… Très bien, mais si un pèlerinage se résume à cela, on passe un peu à côté de l’essentiel.

Qu’est-ce qu’un pèlerinage, au fond ? C’est d’abord se faire petit, tout petit devant Dieu et le monde qui nous entoure, et accepter qu’on ne maîtrise pas ce qui vient à nous sur la route. Il faut se laisser porter par la main, s’abandonner au destin. D’autre part, un pèlerinage est unique : si j’effectue le trajet une seconde fois, le vécu sera différent. On ne peut pas le simuler en laboratoire, ni en réalité virtuelle, où tout est déjà paramétré. Et puis, au retour chez soi, il faut relire ce qu’on a vécu : ce n’est que par la prière et le discernement qu’on profite de la pleine expérience du voyage, qu’on approche un peu plus les mystères de la vie.

Je comprends parfaitement l’investisseur qui veut évaluer ses risques et ses gains potentiels avant d’engager de l’argent dans une entreprise ; mais, lorsque qu’un retraité passionné cultive son jardin, par exemple, il n’en attend rien d’autre que le plaisir de voir ses fleurs pousser de ses mains. Faute de quoi, il lui suffit de payer un jardinier ! Je ne vois que deux domaines, à part le spirituel, qui échappent encore à cette mécanique du rationnel et de l’efficacité : l’art, d’abord, puisque par définition, si l’artiste avait une idée claire, précise et aboutie de son œuvre avant de la réaliser, on n’aurait plus besoin d’elle ou de lui ; et deuxièmement, la science fondamentale. La trame intime de l’Univers reste encore à découvrir, par conséquent tout financement d’une équipe visant à l’explorer, même pour conforter une théorie largement plausible, correspond à un risque inconnu de viser à côté de la cible ; et je rappelle que beaucoup de grandes découvertes scientifiques ont été faites par hasard.

Il y a donc deux moyens concurrents d’accomplir quelque chose ; ou plutôt, soyons prudents, il y en a au moins deux, car il en existe peut-être encore d’autres, que ma cervelle d’oiseau n’arrive pas à distinguer. D’un côté, le triptyque objectifs-moyens-indicateurs, est, de nos jours, largement, le plus répandu ; et de l’autre, l’abandon à la providence et au hasard. Dans le premier cas, je sais à l’avance ce que je veux obtenir, et je construis la démarche qui va en faciliter la réalisation ou l’apprentissage. Dans le deuxième, j’ignore ce que je vais obtenir et je laisse la réalisation œuvrer par elle-même, après avoir admis qu’elle me dépasse.

 

Il est tentant de croire qu’une fois devant Saint Pierre, au bout d’une vie bien remplie, voilà qu’on nous déroule une longue liste de cases à cocher pour valider ce qui fut accompli : le mariage, l’achat de la maison, de la voiture, la réussite professionnelle… Voire, pour les plus charitables, le nombre de pauvres qu’on a aidés, les sommes données aux diverses organisations bénévoles, etc. A partir de ces éléments, Saint Pierre n’a plus qu’à sortir une grande calculette pour déterminer notre pourcentage de réussite et afficher l’indicateur final, ultime, de toute notre existence, qui nous permettra de passer ou pas la grande grille toute dorée. Suspense… 67% ! Tu peux rentrer ! 49,1% ? Pas de chance : l’escalier qui descend est là-bas ! Pauvre Saint Pierre, le voilà transformé en comptable…

La vie tout entière que nous menons ici-bas tient bien davantage du pèlerinage que du projet. Si c’était un projet, qui en déterminerait les objectifs ? Ce ne sera pas Dieu : Il nous laisse le libre-arbitre. Ce ne sera pas non plus la société : nous n’aurons jamais tous les paramètres pour les définir individuellement. Nous pouvons, nous-mêmes, chacune et chacun, donner un but à notre vie, comme devenir un grand et célèbre chasseur, répandre la Parole de Dieu, ou bien faire fortune, tout simplement ; mais ce faisant, nous laissons notre environnement, nos proches, notre savoir ou notre vécu, s’imposer à nous pour nous guider vers ce qui nous semble le meilleur : c’est exactement ce qui se produit lors de la rencontre avec le sacré.

 

Oiseaux, oiseaux ! Canards de Normandie, vous avez tant à m’apprendre de votre envol ! Pourvu que je puisse m’élancer sur cette route à l’été…

 

Père Canard