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mercredi 31 décembre 2025

D'une oie

 

L’observation attentive des canards et des oies procure à qui sait voir d’ineffables découvertes. Je participais cet été à un rassemblement chrétien, là où les Très Saintes Apparitions du Sacré-Cœur de Jésus plongèrent Sainte Marguerite-Marie Alacoque dans une infinie extase. De bien pieuses activités sont organisées tout l’été en ce lieu, et les pèlerins qui y viennent en retraite peuvent profiter des nombreux ateliers, rencontres, conférences et temps de prière dispersés dans la ville ; l’endroit n’est pas grand, et il suffit de quelques minutes de marche pour passer de l’un à l’autre. Beaucoup de témoignages relatent l’intense et bouleversante émotion qui survient lors d’une rencontre personnelle avec le Christ ; un tel débordement du divin amour surgit parfois de la façon la plus inattendue, et très souvent à l’occasion de telles assemblées. Je n’ajouterai rien aux nombreux récits de ces grâces, n’étant pas le plus concerné à cet instant ; à l’inverse, je voulais conter une autre rencontre que je fis à cette occasion, très terrestre celle-là.

Alors qu’assis sur un parapet surplombant la Bourbince très asséchée, j’attendais l’heure de la messe, je vis descendre vers moi trois étonnants personnages. Cette trinité de basse-cour était composée de deux oies grises et d’une immaculée, prénommée Coco comme je l’appris par la suite. Ebahi par tant de blancheur tout autant qu’ébloui par le soleil, je détournai mon regard pour la retrouver peu après, seule et toute ordinaire sur la berge. Elle s’était approchée d’un clochard local qui semble-t-il la connaissait bien ; probablement un habitué des lieux.

« Comment ça va, Coco ? demanda-t-il à l’oiseau une canette vide à la main, tu as trouvé un sens à ta vie aujourd’hui, hein ? »

L’oie cacardait, à peine audible, parmi le brouhaha de la foule, mais toute mon expérience de palmipédologue me permit de saisir le fond de ce qu’elle pensait répondre :

« Crois-moi, dit l’oie, la vie n’est qu’une question de choix. Moi, je vais et je viens le long de la Bourbince, avec mes deux compères, et notre débat se tient à marcher de droite, ou de gauche, là où grouillent le plus les vers, et les petits mollusques délicieux. J’aurai le jabot bien rempli et la panse, ou bien je jeûnerai, selon que je vais aux bons endroits, ou que j’ignore sottement là où les pèlerins balancent leurs restes. Voilà à quoi se limite ma quête, et j’erre ainsi tout le jour. Mais vous, les humains, vous marchez de même le long de cette rivière ; vous êtes en haut, nous sommes en-dessous, c’est pareil : ce que vous cherchez dans le sable et la poussière, je l’ignore.

_ Eux, ils viennent pour Dieu, ma Coco, lui dit le clochard en montrant les passants. Ils disent que si on avance, comme ça, Dieu, il vient marcher à côté d’eux, et il leur parle, un truc dans le genre, quoi. En fait, ils ne vont nulle part, mais je crois, l’important, pour eux, c’est qu’ils cherchent en marchant, ou ils marchent en cherchant, et ils se posent de grandes questions. Moi, je suis fatigué, alors je me suis assis là, et je bois, et je les regarde. Après, Dieu, il peut bien venir me voir, moi aussi, ça ne me dérange pas, hein ! Mais remarque, s’il vient, je ne saurais même pas quoi lui demander, déjà, je ne sais même pas quoi leur dire à eux, pour qu’ils me donnent la pièce.

_ Moi, dit l’oie, je te donne un jeu très amusant. Trois questions, précisément ; trois questions qui en lancent beaucoup d’autres. Ainsi tu peux les proposer à ceux qui cherchent, ou même à Dieu, s’il vient te voir ; et tu verras bien s’ils avancent d’une case ou deux grâce à toi : peut-être qu’ils te tendront l’aumône en remerciement.

« Voici la première. Tu me demandais si j’ai trouvé un sens à ma vie, n’est-ce pas là une bonne et belle chose à rechercher avant tout ? Non pas pour moi, car je t’ai déjà dit ce qui me concerne ; mais pour toi-même. En effet, n’es-tu pas en train de fuir dans la boisson ? Ou bien est-ce par paresse, plutôt que par désespoir, que tu te caches derrière ta divine bouteille ? Questions, questions ! Vois, je ne suis qu’une oie blanche, et déjà j’ai mis la palme sur ce qui te fait tant de peine.

« Tu pourras leur demander aussi bien si l’on peut être libre et heureux en même temps, car étrangement c’est la même requête. Nul ne t’empêche de boire, et tu peux aussi bien te réjouir dans l’ivresse que dans l’oubli ; les pèlerins, eux, s’enferment de bonne grâce dans leurs rites codifiés et leurs horaires minutés. Si on leur demande s’ils craignent d’être libres, ils sourient, car ils ont le devoir d’être joyeux ; mais peu s’expriment du fond du cœur, et beaucoup nourrissent des arrière-pensées ; pas tous, cependant. Moi, je crois que le bonheur a peu d’intérêt lorsqu’on y habite, car il n’y a plus rien à en attendre après, sinon passer son tour : l’espérance me paraît plus utile. Mais je ne suis qu’une oie, et c’est à eux de trouver si leur vie vaut la peine d’être vécue.

« Tirons une deuxième question, du même ordre mais qui n’est pas tout à fait la même : l’art est-il une transgression de la réalité ? Que voilà de bien grands mots, couac, couac, couac ! J’ai entendu certains de leurs conférenciers représenter la beauté comme une interaction des phénomènes et de l’esprit, et dessus on bâtit des cathédrales de la pensée, et on n’a pas compris grand’chose. Contemple-moi ! Je suis un oiseau et bien incapable de dire ce qui est beau ou laid. Mais toi, tout clochard que tu es, tu vois la même chose que moi, alors que ta cervelle est juste un peu plus grosse ; et tu vois ta belle canette, et tu rêves. Ce que tu trouves beau ne vient-il donc pas d’au-delà des sens ?

« L’art que vous créez ne serait-il pas comme un coin enfoncé dans la trame du monde ? Après tout, vous vous êtes bien fabriqué des idoles autrefois, et vous les avez vénérées pour changer au mieux la météo, ou la qualité des récoltes, ou le cours de la guerre. Tu vois donc bien qu’on attend des représentations qu’elles chamboulent l’ordre désespérant des choses ; mais l’espère-t-on parce qu’elles incarnent nos désirs mutuels, ou bien sont-elles déjà porteuses d’une étincelle happée de plus haut, et capable d’enflammer notre quotidien ?

« Et la dernière question que tu peux leur lancer, la voici : quelle est la possibilité du Salut ? Je ne me prononce pas sur l’existence de l’âme, car moi, toute en plumes légères, je n’aurai point à subir de jugement. Mais pour eux, s’il existe, quels en seront les critères ? Est-ce la quantité de tes actes qui prime, ou l’empreinte que tu laisses ici-bas ? Et qui sera le juge ? Qui saura jeter le dé du côté qui sourit ? Leur Dieu, ou bien quelqu’un de ce monde ? Ou bien une machine, et peut-être même un bel oiseau blanc ?

« J’entends les plus convaincus des pèlerins soupirer que Dieu tient un décompte précis des péchés dans un petit carnet très soigné, écrit à la plume d’un ange. Une colonne pour les belles choses, et une autre pour les mauvaises pensées ; des plus, des moins, des cases et des coches, et un total à chaque page. C’est une comptabilité bonne pour le diable, à mon humble avis ; car même toi, ivrogne et crasseux, ne seras-tu pas pardonné de tout le reste si tu te jettes à l’eau, par exemple pour sauver un enfant qui se noie ? Ou pour me sauver, moi, si je m’enfonce alourdie par mon festin du jour ? Allons, allons ! Ne confondent-ils pas l’amour avec les mathématiques ? »

A cet instant, une profonde cloche appela les fidèles à se rassembler. Elle dispersa l’interminable file des pénitents qui attendaient de pouvoir se confesser à un prêtre, ainsi que la foule perdue en adoration devant le corps du Christ exposé. Je laissai l’oie Coco à son discours, et me dirigeai vers la grande tente le cœur brûlant de questions.

Père Canard